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26 août 1939, interdiction de la presse communiste
mardi 20 octobre 2020, par
Le dernier article d’Aragon
Alors que la guerre menace, le pacte germano soviétique est signé le 23 août 1939.
Il n’est pas désavoué par les communistes français, qui y voient une légitime mesure de protection de l’URSS, que Français et Anglais ont écartée de leur négociation de Munich, en 1938 [1].
Le 26 au matin, le quotidien communiste l’Humanité est saisi et interdit par le gouvernement Daladier, moignon de ce qui dut le front populaire. Sa première page appelait à l’union contre l’hitlérisme.
Le quotidien proche du PCF, Ce Soir, peut encore paraître le 26 au soir. Il est interdit dès le lendemain.
Je donne ci-dessous, in extenso, l’éditorial d’Aragon dans ce dernier numéro.
France 1914-1945
« Union des français contre Hitler, par Aragon
J’estime, et en ceci je diffère grandement de bon nombre de mes confrères, que le pacte de non-agression germano-soviétique sert la paix et, désorganisant le système d’alliance de M. Hitler, marque un échec de celui-ci.
Depuis que ce journal existe, nous avons fait ici une politique antihitlérienne. Nous entendons, considérant Hitler comme l’ennemi n° 1 de la France, continuer cette politique.
J’ai dit hier ma ferme conviction de la compatibilité du pacte germano-soviétique et de l’alliance anglo-franco-soviétique, et du jeu normal du traité d’assistance mutuelle franco-soviétique, qui, en cas d’agression allemande contre la Pologne, la France se portant au secours de celle-ci, mettrait l’U.R.S.S. à nos côtés.
J’ai dit, et je répète, que de même que la France doit faire face à ses engagements internationaux, et que toute capitulation est pour la France inadmissible, tous les Français feront leur devoir et défendront le pays et ses alliés.
Cette position est claire. Je pense, je n’ai jamais cessé de penser que la guerre peut être évitée par l’alliance militaire anglo-franco-soviétique, et qu’en cas d’agression du Reich, cette alliance assurerait la sécurité de la France.
Or, je suis pris à partie, avec une violence remarquable, par une série d’hommes qui non seulement ne se sont, dans le passé, pas montrés antihitlériens, mais qui ont applaudi à la capitulation devant Hitler, applaudi à la signature du « pacte d’amitié » avec M. Hitler, en novembre, qui ont défendu constamment les agents hitlériens (cagoulards, faiseurs de coups de main franquistes, etc.) dans notre pays, par des hommes qui ont soutenu Franco, allié militaire d’Hitler et de Mussolini, qui se proposent de faire en France ce que Franco a fait en Espagne.
Les gens qui ont, depuis des mois, nié l’utilité de l’alliance anglo-franco-soviétique, qui en ont saboté les pourparlers, crient plus haut et plus fort que les autres aujourd’hui, sous le prétexte qu’elle ne se fait pas contre ceux qui, comme moi, demandent encore qu’elle se fasse.
Et ce n’est ni la menace ni la calomnie qui m’arrêteront sur ce chemin. Je ne discuterai pas ici les fausses nouvelles d’hier, qui pourraient en devenir de véritables ce soir si nos gouvernants cèdent à cette clameur antisoviétique, qui obscurcit toute chose et ne tient aucun compte de l’avenir de la France, demain comme hier menacé par l’hitlérisme, dans une Europe dont les données géographiques ne sont pas modifiables et font de la Russie l’alliée naturelle de la France dans la défense de la paix. Je dirai seulement que si l’on commet l’erreur de rappeler (ce que rien ne permet encore d’affirmer) les missions militaires de Moscou, même après leur départ il reste là-bas des ambassadeurs et l’on peut encore conclure l’alliance.
J’ai la conviction, je l’ai toujours eue, je n’ai pas changé, que là est l’intérêt de mon pays. Je défends cet intérêt.
Je suis heureux et fier de lire ce matin la déclaration du Parti Communiste Français qui montre que je ne me suis pas trop avancé hier en affirmant qu’en cas d’agression tous les Français défendraient leur pays et tiendraient les armes à la main les engagements internationaux de la France.
Ce manifeste ne dit-il pas :
« Le Parti communiste fidèle à la doctrine de Marx, Engels, Lénine, Staline, est plus que jamais l’ennemi implacable du fascisme international, en première ligne du fascisme hitlérien, le plus bestial et le principal fauteur de guerre, l’adversaire le plus dangereux de la démocratie.
Il appelle tous les communistes et la masse imposante de nos sympathisants à remplir tout leur devoir pour la défense de la démocratie, de la liberté et de la paix.
Dans le vrai combat contre le fascisme agresseur, le Parti communiste revendique sa place au premier rang. »
Par une curieuse coïncidence deux journaux qui n’aiment guère mes articles, et qui d’ailleurs se réfèrent encore ce matin à mon article d’avant-hier, sans faire connaître ma position sur la question de la défense nationale, disent, et je le leur concède, que ma seule et faible autorité ne suffit pas à prouver qu’il en est ainsi. Les voici rassurés puisque c’est un Parti de plus de 300.000 membres, pour qui un million et demi de Français ont voté en 1936, qui le confirme.
Dans ces conditions, tout en continuant devant les interprétations différentes et contradictoires des faits à défendre les thèses à mon sens conformes à l’intérêt du pays, je crois qu’il est du devoir des Français, non pas de saisir l’occasion pour une opération de politique intérieure, mais de s’unir, et de s’unir contre l’hitlérisme. Le pays donne au monde une admirable leçon de calme, dans nos villes et nos campagnes, et les mobilisés, sans bruit, sans forfanterie, rejoignent avec décision leur poste : et pendant ce temps si ce détournement de la vigilance française qui veut faire non pas de Hitler, mais de l’U.R.S.S. l’ennemi, et le déchaînement singulier qui s’exprime contre les communistes jusque dans des journaux qui se réclament de l’antifascisme, ne feront la France forte et prête au combat contre l’agresseur.
Unir. Unir les Français. Les unir contre Hitler, voilà la tâche de la minute présente. Et ceci ne sera pas fait en essayant par l’intimidation de nous faire changer de langage. Nous défendons aujourd’hui ce que nous défendions hier. Nous demandons la signature de l’alliance anglo-franco-soviétique. Nous demandons une politique de fermeté. Nous ne voulons pas de capitulation. Nous demandons qu’on tienne les engagements internationaux de la France.
On nous répond une seule chose… Dépouillée des injures et des cris, des adjectifs et des formules de rhétorique, elle se réduit à ceci : qu’on ne croit pas, comme nous, que le pacte de non agression germano-soviétique serve la paix. Et pourtant c’est dans Le Temps que je lis : « Le chancelier du Reich s’est en effet vu forcé de désavouer en totalité les principes sur quoi repose l’idéologie totalitaire et de renier ce pacte antikomintern autour duquel il avait groupé l’Italie, le Japon, l’Espagne et la Hongrie.
L’Allemagne, renonçant à participer à un groupement de puissances dirigé contre l’Union Soviétique, désavoue toute la propagande organisée par elle contre l’Etat bolchevique. »
Ce que confirme M. Bourguès, dans Le Petit Parisien :
« Le traité annule, d’autre part, le pacte antikomintern et transporte le Reich hitlérien sur un plan politique absolument nouvea. La subite amitié proclamée entre Hitler et Staline remplit de stupeur les Japonais, les Espagnols et les Hongrois et aurai vraisemblablement pour conséquence certains regroupements parmi les peuples qui voyaient l’Allemagne une puissance essentiellement anticommuniste. »
Cette désorganisation complète du « Front de la guerre » n’est-ce pas une grand aide apportée à la cause de la paix ? Elle a suivi de vingt-quatre heures la signature du pacte par M. von Ribbentrop à Moscou. Je pourrais multiplier les citations qui le confirment. Aujourd’hui s’ajoute le poids des déclarations des journaux japonais aussi bien militaristes que « libéraux ». Paris-Midi écrit : « Le pacte germano-soviétique met en situation délicate le général Itagaki et les militaires japonais, avocats de Pacte d’Acier. »
Il faut être aveugle, ou trompé par d’autres, pour ne pas voir des nouvelles semblables venant de Madrid et de Budapest, dans le moment où on parle de M. Matchek, antihitlérien, comme vice-président du Conseil en Yougoslavie, que l’effet premier du pacte germano soviétique est bien comme nous l’avons dit dès le premier jour de jeter le désarroi dans le parti de la guerre.
Il ne doit pas le jeter dans le parti de la paix, qui est celui de la France. Le parti de la paix doit comprendre au contraire quelle arme vient de lui être forgée. Mais il ne pourrait aucunement se servir de cette arme, ni d’aucune arme, s’il ne comprenait pas d’abord la nécessité de l’union.
Et de l’union contre Hitler.
P.S. L’Action française [2] poursuit ses excitations au meurtre contre mon humble personne. Cela ne vaudrait pas d’être relevé, n’était qu’elle apostrophe ainsi le Président du Conseil (qu’elle a pourtant cessé de traiter de « fusilleur ») : « Daladier, voulez-vous le calme dans les rues et sur les places ? Voulez-vous que le peuple français comprenne, retrouve la sagesse et la fermeté ?... Alors, faites fusiller Aragon. »
Voici M. Daladier mis au pied du mur, sinon moi. Mais vous entendez bien la menace de la première phrase. Si on ne me fusille pas, l’A.F promet au gouvernement du trouble dans les rues et sur les places. Nous savons ce qu’elle a fait en ce sens en 1914, et comment en septembre dernier elle menaçait de mort MM. Mandel, Reynaud, Zay et quelques autres [3]. Je n’ai pas de conseil à donner à M. Daladier. »
[1] Cf. : Aux origines de l’interdiction du Parti communiste. J’ai donné aussi sur ce site deux éditoriaux de l’Humanité et du Populaire : France 1914-1945.
[2] Le quotidien de Maurras
[3] George Mandel, homme de droite et patriote, est assassiné par la Milice en 1944. Jean Zay, ministre radical de l’Éducation nationale du Front populaire, est assassiné par la Milice en 1944. Son assassin est arrêté en 1953, condamné à la prison à perpétuité… et libéré deux ans après.
