La Seyne sur Mer

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1840 - Communistes vs Réformistes. Prolétaires et maîtres à penser

samedi 15 décembre 2018, par René Merle

Polémique de 1841 : L’Humanitaire contre L’Atelier

En septembre 1840, au lendemain des grandes grèves parisiennes de l’été, naissait à Paris le mensuel l’Atelier, « organe des intérêts moraux et matériels des ouvriers ». Son titre montre bien qu’il ne s’agit pas encore, loin de là, de l’ouvrier de la grande industrie alors balbutiante en France, mais du prolétariat des petites entreprises, de ces « ateliers » si nombreux à Paris et à Lyon. Cet « Organe spécial de la Classe laborieuse. Rédigé par des ouvriers exclusivement », comme dit le sous-titre de l’affiche, affiche son imprégnation chrétienne par les deux maximes qui suivent : « Frappez et il vous sera ouvert, demandez et il vous sera donné. Évangile St Math. » et « Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger. St Paul. ». Et, au pied de l’établi, sont ouverts deux livres, Histoire du Peuple français, et Révolution française.

Sa rédaction était donc entièrement assurée par un collectif d’ouvriers se réclamant pour la plupart du socialisme utopique et chrétien de Philippe Buchez [1]. Certes, des militants blanquistes et communistes avaient pu participer à sa création, comme Gabriel Charavay que j’évoquais dans un article précédent : Communisme égalitaire, Jean-Jacques Pillot, ou Théodore Dézamy, qui sera bientôt un théoricien phare du communisme égalitaire. Mais ils étaient tout à fait minoritaires. L’influence de Buchez faisait que cette publication authentiquement ouvrière prenait toutes ses distances avec le courant ouvrier insurrectionnel blanquiste et babouviste, et s’en tenait, ce qui était beaucoup, aux revendications concrètes et immédiates telles que les avaient formulées les grévistes de l’été, vraiment peu sensibles aux sirènes insurrectionnelles des Sociétés secrètes. Pour autant, l’Atelier était attentif à toutes les formes d’expression ouvrière, comme en témoigne le long article intitulé « Aux ouvriers communistes », publié dans son numéro 10 de juin 1841, en première page.

J’en reprends ici les premières lignes.
« Il y a longtemps que nous avions le désir de nous adresser directement à vous ; mais nous nous sommes abstenus jusqu’à ce que vous puissiez répondre vous-mêmes. Aussi, avons-nous appris avec une vive satisfaction la création de plusieurs petits journaux communistes, rédigés, comme le nôtre, par de simples ouvriers librement choisis par leurs pairs »
L’article précise ici en note : « Le Travail, à Lyon, l’Humanitaire, à Paris. » (J’ai récemment évoqué ces journaux : Communisme égalitaire, Jean-Jacques Pillot)
« Nous sommes convaincus qu’il résultera de ces publications, véritablement populaires, de grands avantages pour la classe ouvrière en général. Par ce moyen, nous pourrons nous enseigner mutuellement, nous pourrons nous reprendre les uns les autres avec sévérité et convenance sur nos défauts et sur nos erreurs théoriques et pratiques ; et, soit que le conseil vienne de vous ou de nous, ce sera une obligation pour tous, songez-y bien ! de le prendre en considération et de le méditer ; car, ici, ce ne sont pas tels ou tels individus qui parlent en leur nom ; c’est plus que cela, c’est une portion active du peuple s’adressant à une autre portion non moins active ; ou plutôt, c’est le peuple faisant un retour sur lui-même pour examiner la valeur des pensées diverses qui l’animent, afin de conserver celles qui sont bonnes, et de rejeter celles qui sont mauvaises. Il est d’autant plus important que ce travail soit fait entre nous, ouvriers, que nous seuls pouvons nous dire nos vérités. Le peuple, dans son ensemble, est, comme toute personne humaine ; s’il méprise ses calomniateurs, s’il est sensible aux sympathies qu’on lui témoigne, s’il écoute parfois avec quelque complaisance les louanges de ses courtisans (car le peuple a des courtisans), nous devons avouer, qu’en dehors de nos rangs, nul ne pourrait nous reprendre avec autorité sur nos écarts : c’est un droit qui n’appartient qu’à nous-mêmes.
C’est donc à vous et de vous, ouvriers communistes, que nous allons parler aujourd’hui en toute franchise, et vous nous répondrez avec une franchise égale. »

L’article se continue par une longue et très intéressante confrontation doctrinale avec les thèses communistes. J’y reviendrai peut-être. Mais je focalise ici sur cette fierté ouvrière d’accéder à une conscience et une expression autonomes, égales en dignité à celle des intellectuels bourgeois, et par là même se tenant à l’écart de l’influence de ces intellectuels qui, aussi respectables soient-ils, ne vivent pas la condition ouvrière, quand ils ne veulent pas la mettre au service d’une entreprise politique où les ouvriers seraient une fois de plus la piétaille révolutionnaire pour des petits bourgeois qui tireraient leurs marrons du feu.


Dans son numéro 1, l’Humanitaire répond immédiatement, et ce d’autant plus vivement que son gérant, Gabriel Charavay, avait contribué à la création de l’Atelier :
« Réponse au journal l’Atelier,
Le dernier n° du journal l’ATELIER contient un article intitulé : « aux ouvriers communistes », dans lequel il adresse plusieurs questions et conseils à notre journal, qui, quoique n’ayant pas encore paru, se trouve, ainsi que le Travail, journal communiste publié à Lyon, nettement indiqué par son titre. Nous allons donc passer en revue les idées fondamentales de cet article.
Les bruits divers qui ont circulé sur la publication de notre journal, l’accueil et les récriminations qu’ont éprouvés la ligne qu’il suivra invariablement et la doctrine qu’il professera, expliquent suffisamment, pour nous, comment l’Atelier a été amené à parler d’un journal qu’il ne connaissait pas encore.
Nous le louerons, d’abord, de la sympathie qu’il nous témoigne, et du ton de convenance qui règne dans tout son article. L’Atelier se félicite que notre journal soit fondé et doive être exclusivement rédigé par des ouvriers : on y lit : « Il est d’autant plus important que ce travail soit fait entre nous, ouvriers, que nous seuls pouvons nous dire nos vérités. » Nous ne partageons pas l’opinion de notre confrère ; nous croyons que c’est là une erreur très grave et très funeste. Un milieu social faux devait nécessairement produire des idées fausses ; d’où il résulte que, dans la société actuelle, un très petit nombre d’hommes a des idées vraies, mais ce petit nombre d’hommes n’est pas exclusivement dans une seule classe de la société ; toutes les classes peuvent également revendiquer leurs apôtres, leurs martyrs de la régénération humanitaire. Si la statistique prouve en faveur de la classe ouvrière, c’est évidemment parce qu’elle est la plus nombreuse, et non parce qu’à elle seule est réservée la possession de la vérité ; car tous les hommes sont également aptes à découvrir la cause des faits divers qui leur apparaissent journellement ; la situation sociale, dans laquelle chacun d’eux s’est trouvé constitue seule la différence des capacités et des aptitudes. Ainsi, nous ne repoussons et n’excluons personne ; nous appelons, au contraire, à nous tous les hommes de bonne volonté. Nous les adjurons de nous apporter leur concours dans notre œuvre régénératrice, n’importe de quelle classe ils sortent, ils seront toujours admis parmi nous, dès que leurs principes seront d’accord avec les principes égalitaires et communistes. Un ministre serait reçu avec joie dans nos rangs, si, nouveau Thomas Morus [2], il venait nous apporter un plan d’organisation communautaire, plus net, plus sensé que le nôtre.
Nous le répétons, il nous semble que l’Atelier est tombé dans une grave erreur en disant que nous, ouvriers, pouvions seuls nous dire nos vérités. L’histoire, que nous invoquerons toujours à l’appui de notre théorie de l’organisme humain, prouve la vérité de notre assertion. Les hommes les plus remarquables de l’antiquité et des temps modernes sont tous, ou presque tous, en dehors de la classe ouvrière : Pythagore, Socrate, Platon, Thomas Morus, Campanella, Mably, Morelly, Babeuf, Buonarotti, n’étaient certainement pas des ouvriers, et cependant voilà nos maîtres, à nous [3]. Faudra-t-il repousser une vérité, parce qu’elle nous viendra d’un homme d’origine aristocratique ? La vérité n’est-elle pas toujours la vérité, de quelque part qu’elle vienne ? Nous conseillons à l’Atelier (nous usons ici du droit de réciprocité), d’appeler à lui et d’admettre dans son sein tous les hommes de bonne volonté, même M. Buchez [4], le cas se présentant. »
L’article s’engage ensuite longuement dans la confrontation doctrinale sur le communisme. Et j’y reviendrai sans doute aussi.
Mais je voudrais seulement pointer ici une question qui sera fondamentale dans tout le développement du mouvement ouvrier, celle de la « pureté de classe » ou de l’apport doctrinal de maîtres à penser. Nous la retrouverons lors de la création du premier Parti ouvrier français, en 1880 : parti composé uniquement d’ouvriers ou Parti groupant tous les défenseurs de la cause ouvrière ? Nous la retrouverons aussi dans l’affirmation du syndicalisme révolutionnaire français de la fin du XIXe siècle, plus que méfiant devant un Parti socialiste envahi de « beaux parleurs » avocats et journalistes… J’y reviendrai sans doute.

Notes

[1le modeste fonctionnaire puis médecin et publiciste Philippe Buchez, né en 1796, avait activement milité contre les Bourbons dans la Charbonnerie, avant de se convertir au saint-simonisme, puis au socialisme chrétien. Ses disciples ouvriers militent pour une réforme de la société fondée sur l’association ouvrière des coopératives de production

[2Le célèbre philosophe humaniste et utopiste anglais Thomas Morus, 1478-1535, fut Chancelier du Roi Henri VIII, qui le fit décapiter après son refus du schisme avec Rome.

[3Cette présentation d’une tradition non interrompue de communisme est un leitmotiv des publications socialistes et communistes d’alors. Je reviendrai dans un article détaillé sur les raisons de cette appellation de « communistes » aux trois philosophes grecs, aux deux utopistes des XVIe-XVIIe siècles, aux deux philosophes des Lumières, et aux deux révolutionnaires contemporains.
On lira les charges violentes de Louis Reybaud, Des idées et des sectes communistes, 1842, et d’Alfred Sudre, Histoire du communisme ou Réfutation historique des utopies socialistes, 1848.

[4Coup de pied de l’âne aux ouvriers de l’Atelier, disciples proclamés de Buchez.

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