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Vieux français ou Jeune français ? La Chanson de Roland
dimanche 27 décembre 2020, par
Des vertus de l’ancien français...
Comme souvent, j’ai replongé une fois encore avec grand plaisir dans mon vieil exemplaire de La Chanson de Roland.
Carles li reis, nostre emperere magnes,
Set anz tuz pleins ad estet en Espaigne.
Après sept ans de combats en Espagne, Charles victorieux franchit les Pyrénées pour regagner la Gascogne… Chacun connaît alors le sort tragique de son arrière-garde après la trahison de Ganelon et la mort héroïque de Roland.
Évidemment, je n’ignore pas l’idéologie de classe qui empreint ce « geste » [1] magnifique : exaltation de l’excellence virile (et machiste) de la jeune féodalité, et, plus que jamais en ce temps de Croisades, stigmatisation des Musulmans.
Je ne peux évidemment guère me reconnaître dans une approche où l’homme ne tient son statut et sa valeur que de cette idéologie féodale.
Il n’empêche, comme l’enfant à qui l’on a cent fois raconté l’histoire, j’en suis pourtant bon lecteur (oh combien aurais-je préféré être auditeur, puisque chanson il y avait vraiment de ces décasyllabes ordonnés en laisses).
Mais mon véritable intérêt, qui n’a pas varié depuis ma rencontre avec cette œuvre, tient au choc de la langue, une langue dont on ne m’avait jamais parlé dans mes courtes études de collégien et de normalien primaire (j’espère que les choses sont différentes aujourd’hui), et que l’éminent professeur Pierre Le Gentil nous révéla dans mes années d’ENSET.
Je n’entrais pas alors le moins du monde dans les polémiques sur l’origine des chansons de geste, et en particulier de celle-ci. C’est la langue qui m’avait fasciné [2].
Dans la découverte de la Chanson de Roland, la révélation était que cet « Ancien français » dont j’ignorais tout auparavant, était en fait pour moi, lecteur non prévenu de 1955, un « Jeune français » à peine sorti de l’œuf latin, un français dru de toute sa vitalité native, qui collait aux choses. Un français qui savait au plus immédiat de la sensation faire vivre hommes et paysages
Halt sunt li pui [3] e li val tenebrus,
Les roches bises [4], les destreiz [5] merveillus [6].
Fascination donc. J’en fus d’autant plus amusé, et irrité, en lisant alors le pape des critiques littéraires de notre XIXe siècle finissant, le très nationaliste Brunetière [1849-1906], chantre du classicisme, régler ses comptes avec le texte médiéval, et avec l’érudition qui l’a promu [7] alors :
« La langue est dure, dure à l’oreille, dure à la gorge, et il n’est pas jusqu’aux plus belles pensées qu’elle ne marque de son caractère de rudesse et de barbarie [8]. »
Je reviendrai peut-être (car elle est toujours opérante) sur cette idéologie « française » du bel et bon langage, qui renvoyait notre « Jeune français » à la barbarie primitive, comme elle y renvoyait les « patois », d’Oïl et d’Oc, comme elle y renvoyait les français populaires.
[1] action héroïque du roi et des ses chevaliers. Du latin gesta au sens de « actions »
[2] L’intérêt pour les langues a depuis toujours été liée à mon désir de comprendre le monde dont nous venons, et celui dans lequel nous sommes. D’autant qu’en plus de mon français j’ai hérité d’une langue aujourd’hui morte socialement, mais qui vit en moi, ainsi qu’une familiarité avec l’italien
[3] Sommets
[4] gris brun, gris beige
[5] Passages resserrés
[6] Hors du commun, monstrueux
[7] Érudition germanique ! ce qui était gravissime en ces temps de revanche
[8] Brunetière, Introduction aux Études critiques sur l’histoire de la littérature française, première série, Hachette, 1880