La Seyne sur Mer

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > XIXe siècle (jusqu’en 1914) > Seconde République > Décembre 1848, stratégie socialiste révolutionnaire.

Décembre 1848, stratégie socialiste révolutionnaire.

lundi 23 septembre 2019, par René Merle

La défiance devant la démocratie socialiste de la Montagne

Il faut se figurer le climat qui suivit l’écrasement de l’insurrection de Juin : poursuite des arrestations d’insurgés, chasse aux présumés initiateurs de l’insurrection… La presse, si bouillonnante avant juin, est grandement muselée, au nom de l’Ordre. Ainsi par exemple cet arrêté signé du Président du Conseil Cavaignac le 21 août :

« Considérant que ces journaux, par les doctrines qu’ils professent contre l’Etat, la Famille ou la propriété, par les excitations violentes qu’ils fomentent contre la Société, les pouvoirs publics émanés de la Souveraineté du Peuple, contre l’Armée, la Garde Nationale, et même contre les Personnes privées, sont de nature, s’ils étaient tolérés davantage, o faire renaître, au sein de la Cité, l’agitation, le désordre et la guerre ;
Considérant que ces publications, répandues à profusion et souvent gratuitement dans les rues, sur les places, dans les ateliers ou dans l’armée, sont des instrumens de guerre civile et non des instrumens
 [1] de liberté »…

Dans ces conditions, les démocrates petits bourgeois de la Montagne [2] essaient de tirer leur épingle du jeu : ils avaient combattu l’insurrection, mais ils ne voulaient pas se couper de leur public populaire… D’où, face à l’autoritarisme de Cavaignac et à la popularité immense de Louis Napoléon Bonaparte, candidat à la Présidence, leur tentative de se regrouper en un mouvement cohérent et de soutenir aux élections présidentielles la candidature de Ledru-Rollin… L’étiquette de « socialiste » ne mangeait pas de pain, tellement chacun pouvait la comprendre à sa façon dans l’opposition, y compris du côté de Louis Napoléon Bonaparte.
Il était donc urgent pour les véritables socialistes, malgré la répression et l’éparpillement de leurs maigres forces, de se situer par rapport à la Montagne.
Je reviens ici sur une initiative qui, à sa façon, annonçait (ou confirmait) l’avènement d’une mouvement socialiste ouvrier indépendant du mouvement démocratique petit-bourgeois : le Banquet des travailleurs socialistes du 3 décembre 1848. De Maurice Dommanget à Jacques Rancière et Jean-Claude Caron, et j’en passe, l’importance de l’événement n’a pas échappé aux historiens du mouvement ouvrier. Je propose aux lecteurs de ce site, en document, la lecture de quelques extraits commentés de son compte-rendu, publié au tout début 1849 [3].

À la mi-novembre 1848, un prospectus annonçait la tenue le dimanche 3 décembre 1848 à midi, à Paris, d’un Banquet des travailleurs socialistes, placé sous la présidence d’honneur d’Auguste Blanqui, emprisonné à Vincennes depuis la journée révolutionnaire avortée de mai. Les organisateurs insistaient sur le fait que ce banquet était réellement une initiative autonome de Travailleurs pour les Travailleurs [4]. L’ouvrier typographe Auguste Salières en était l’initiateur et le futur président [5]. La participation était de 75 c ., et l’invitation avait annoncé « que les femmes y seraient admises », ce qui honorait ces ouvriers socialistes, en un temps où la misogynie dominait, y compris dans les rangs des républicains, fort satisfaits d’un suffrage universel récemment conquis, mais suffrage « universel » seulement masculin. C’est ainsi que le couturière Désirée Gay (1810), ardente militante féministe et socialiste depuis les débuts de la Monarchie de Juillet, prendra la parole au moment des toasts comme « déléguée de l’association des lingères ».
Proudhon participa au banquet, ainsi que des représentants de divers courants socialistes. Le Comité central des républicains démocrates et socialistes pour la candidature Raspail [6] est présent : on retrouve son secrétaire l’étudiant en droit Pardigon (voir le mot clé), porteur d’un toast vibrant, et son vice-président, l’ouvrier horloger Dupas, délégué à la Commission du Luxembourg [7], qui lira du Raspail.
« Le citoyens Pierre Dupont a fait entendre son beau chant des Travailleurs [8]. »

Suivons donc l’introduction du compte-rendu :
« Onze cent invités et trois ou quatre cent curieux, en tout 1,500 personnes environ, parmi lesquelles 4 ou 500 femmes, y assistaient. On lisait sur la tribune, le nom du président du Banquet, le citoyen A. Blanqui, détenu au donjon de Vincennes, en face le nom du candidat des républicains socialistes, F.-V. Raspail. De loin en loin, sur des pancartes, on lisait aussi les noms des proscrits de la réaction les plus aimés du peuple : Louis-Blanc [9], Barbès [10], Albert [11]. »

Ainsi, au moment où, après le terrible trauma de Juin, les « démocrates-socialistes » petits bourgeois de la Réforme [12] et de Ledru-Rollin, (communément alors désignés sous le nom de la Montagne en souvenir de la Grande Révolution), s’organisent en vue de l’élection présidentielle des 10-11 décembre 1848, la question est posée aux militants ouvriers, socialistes ou communistes : se rallier à ceux qui, en rupture avec le mouvement républicain traditionnel, (indifférent aux questions sociales), se proclament dorénavant "socialistes", ou, quelle que soit la faiblesse actuelle du courant socialiste prolétarien, le poser en force autonome [13].

« Toutes les mauvaises passions qui se mettent ordinairement à la remorque d’une idée, chantent en ce moment sur les tons les plus faux et les plus discordants l’Hosanna du socialisme ; une fièvre ardente s’empare de la foules des ambitieux déçus... C’est que nous en sommes au moment suprême de l’élection du Roi (lisez Président) de la République [14] ; c’est que le nombre des adhérents au socialisme va toujours croissant, et qu’on peut brasser des candidatures et battre monnaie sur l’idée populaire, lorsqu’on est publiciste [15] ; c’est que le socialisme semble à ces parasites des idées, un terrain bon à exploiter en ce moment ; c’est qu’il paraît enfin à ces chevaliers de l’intrigue politique que, de même qu’aux premiers jours de la République, il y aura bien des heures de curée et d’exaltation pour eux au jour du triomphe du principe social [16].
Voilà pourquoi, étendards au vent (car les étendards ne manquent pas dans l’arsenal de ces messieurs) ils suivent le Peuple et son idée sur laquelle ils criaient haro ! naguère, quand elle se présentait sous un nom conspué de tous ; voilà pourquoi ils marchent, tambour battant, côte à côte avec lui, ce bon Peuple ; voilà enfin pourquoi ils paraissent marcher à la conquête de l’idée sociale, lorsqu’en réalité, ils ne tendent qu’à conquérir une position sociale.
"Nous sommes, nous crient-ils, les premiers de vos amis !" Aussi, veulent-ils à toute force nous ranger sous la bannière de leur grand lama Ledru-Rollin [17], un célèbre socialiste, dont ils veulent nous faire connaître dans leur entier les sublimes théories du rappel, et dont nous commençons à apprécier les ressources infinies de l’esprit pour centraliser et répartir, depuis que nous supputons le nombre des soldats qu’il a su tirer des provinces, pour terrasser, le 23 juin [18], l’hydre de l’anarchie !
Ne connaissant pas même le premier mot des questions sociales, qu’ils ont confidentiellement promis d’étudier (c’est quelque chose), ces gens viennent cependant de fonder un journal intitulé : La Révolution démocratique et sociale ! Quel espoir cela nous donne. Nous voyons déjà, dans peu de temps, Thiers, Dupin et consorts se déclarer socialistes. Ceci n’est qu’une question de degrés et de candidats.
C’était avant hier, la Révolution démocratique et sociale et son candidat Ledru-Rollin. Hier, c’était l’Atelier (journal des ouvriers honnêtes) [19], et son candidat Cavaignac [20]. N’en doutons pas, pour peu que l’avenir nous sourie, demain, la Presse [21] et le Constitutionnel, [22] et après-demain les Débats, [23] sans changer de programme [24], s’intituleront socialistes.
En face de ces amateurs de la forme, il faut incessamment poser l’idée, le véritable principe démocratique. Il faut planter notre drapeau hardiment.
C’est ce que quelques ouvriers ont déjà essayé de faire. C’est ce qu’ont fait enfin, à leur façon, les citoyens Legré, Salières, Gibot, Page, Morel, Castagné, Bouvier, etc., organisés en une commission de Banquet, sous le nom de Travailleurs socialistes [25].
Ainsi constitués, ils ont appelé d’une voix unanime le citoyens Auguste-Blanqui, détenu au donjon de Vincennes, comme président de droit à leur réunion fraternelle ; à cet effet, ils ont délégué un des leurs auprès du prisonniers pour lui faire part des sentiments des membres de la commission à son égard, et pour lui prouver que, malgré les calomnies dont on avait essayé de ternir sa vie, toute de luttes et de souffrances pourtant, quelques prolétaires avaient su apprécier tous ses actes passés, et avaient senti tout ce qu’il y avait en lui de nobles aspirations. »

Ces socialistes posaient donc clairement la nécessité de la distinction entre démocrates réformistes de la Montagne, et socialistes révolutionnaires.
Mais quid de leur socialisme ?
Tous le disent et le répètent, le socialisme, c’est la démocratie appliquée, qui fera naître l’égalité sociale. C’est par le contrôle de l’État que pourra s’accomplir ce changement définitif. Lutte essentiellement politique donc. J’y reviendrai bientôt.

Notes

[1Graphie de l’époque

[2Référence à la Montagne de la Grande Révolution

[3Banquet des travailleurs socialistes, Paris, Page, Imprimerie Baudruche, 1849

[4Le banquet était accueilli par l’Association des cuisiniers, barrière du Maine

[5Salières avait été le rédacteur gérant de l’éphémère (un numéro !) Le Peuple souverain, journal des travailleurs, organe du club des Travailleurs libres

[7Née de la Révolution de février, la commission des délégués du Luxembourg était une organisation ouvrière et patronale ayant pour but de former un ministère du Travail. Ce qui n’adviendra jamais, grâce aux manœuvres des républicains bourgeois et du parti de l’Ordre

[8En fait Le chant des Ouvriers, composé en 1846

[9Journaliste, promoteur de l’aphorisme communiste selon lequel « l’égalité n’existera d’une manière véritable que lorsque chacun […] produira selon ses facultés et consommera selon ses besoins » (Organisation du travail, 1839. Président de la commission du Luxembourg où il n’arrive pas à obtenir un véritable ministère du travail. Promoteur des ateliers nationaux. Il siégea à l’Assemblée nationale pendant les journées de juin sans y participer, mais il fut accusé de les avoir soutenues et il dut s’exiler

[10Armand Barbès, ardent militant républicain sous la monarchie de juillet et socialiste modéré après février : le 16 avril, il s’était à la tête de gardes nationaux opposé à la manifestation ouvrière dirigées par Louis Blanc et Blanqui ; mais il se rallia in extremis à la tentative insurrectionnelle du 15 mai, et fut condamné à la déportation

[11Alexandre-Albert Martin, dit l’ouvrier Albert, ouvrier mécanicien modeleur, militant des sociétés secrètes d’avant la Révolution. Ami de Louis Blanc et de Marx. Premier membre d’un gouvernement français issu de la classe ouvrière, il était vice-président de la commission des délégués du Luxembourg (voir plus haut). Après avoir dirigé la manifestation insurrectionnelle du 15 mai, il fut arrêté, puis déporté

[12Voir ce mot clé

[13La candidature de Raspail, emprisonné depuis le printemps, voulait répondre à ce second choix

[14On voit que Macron n’a pas été le premier à être traité de monarque. C’est la Constitution qui fait roi le président, et notre constitution est directement inspirée de celle de 1848. Ces socialistes sont alors parmi les rares critiques de cette Constitution ouvrant la porte au pouvoir personnel, constitution qui, répétons-le, est la matrice de la nôtre. Les républicains "modérés" au pouvoir l’avaient mitonnée sur mesure pour offrir ce pouvoir à leur "héros (et sauveur) de Juin", le général Cavaignac. Ce fut Louis-Bonaparte qui en profita

[15Journaliste, propagandiste

[16Rappelons-nous Mitterrand en 1981

[17Le dirigeant démocrate-socialiste

[18Début de l’insurrection ouvrière, que, dans leur immense majorité, les démocrates petits-bourgeois ont condamnée, voire combattue

[19Journal de Buchez

[20Le candidat officiel

[21E. de Girardin

[22Thiers

[23Bertin

[24Les trois principaux journaux du temps, qui n’ont jamais brillé, on s’en doute, par leurs sympathies socialistes. Les deux premiers font alors campagne pour la candidature de Louis Napoléon

[25Legré, ouvrier tailleur ; Salières, ouvrier typographe ; Gibot, ouvrier charpentier ; Page, ouvrier bijoutier ; Morel, ouvrier cordonnier ; Bouvier est artiste peintre, qui soutient que, au contraire des calomnies bourgeoises, le socialisme est l’avenir de la science et de l’art. Tous porteront des toasts vibrants, comme également l’ouvrier en parapluies Ostyn, missionnaire socialiste dans les départements, et l’ouvrier typographe Debock. Cette liste est bien représentative de ces prolétaires de l’Atelier, autodidactes militants

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP