La Seyne sur Mer

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Apologie de « la Chanson de Roland », Joseph Bédier.

jeudi 26 septembre 2019, par René Merle

Apparition d’une koiné littéraire aristocratique ?

Joseph Bédier [1864-1938] n’était pas de la génération de Brunetière [1849-1938], dont il fut l’admirateur dévoué. Mais, dès ses premiers travaux, son approche du Moyen-Âge, de sa langue et de sa littérature, fut différente de celle du maître.
Et nonobstant son admiration pour Brunetière, Bédier affirmera avec force par la suite un point de vue opposé. Il fut de ceux, et peut-être le premier d’entre eux, qui œuvrèrent au début du XXe siècle pour faire connaître la littérature française du Moyen-Âge, et en particulier l’épopée "nationale" qu’est devenue la Chanson de Roland.
Voici la conclusion de la présentation de La Chanson de Roland, publiée d’après le manuscrit d’Oxford qu’il donne en 1922 (Paris, Piazza), après une première édition critique en 1920. On comparera ces lignes avec la violente charge de Brunetière contre la langue du Moyen-Âge, publiée récemment sur ce site [1]
« Pourtant, il est un caractère de la Chanson de Roland que je crois avoir reconnu et senti avec une vivacité assez particulière et que, dans ma traduction, je me suis attaché, de toute ma ferveur, à sauvegarder. C’est bien à tort, il me semble, que tant de critiques ont déploré la pauvreté des moyens d’expression du poète, ont cru devoir chercher des excuses à ce qu’ils appellent sa « gaucherie », sa « naïveté toute populaire ». J’admire au contraire les allures aristocratiques de son art, les ressources et la fière tenue, très raffinée, d’une langue ingénieuse, nuancée, volontaire, et qui révèle un souci constant de distinguer l’usage vulgaire du bon usage. Ce style est déjà d’un classique, il est déjà un style noble. Dès le début du XIIe siècle, la France des premières croisades tend de la sorte à créer, à constituer en dignité, par-dessus la diversité et la rusticité de ses dialectes et de ses patois, cette merveille, une langue littéraire. Ce fut, à cette date, l’œuvre de trois ou quatre grands poètes. Ce fut, avant eux, éparse dans les
classes les plus cultivées, l’œuvre mystérieuse de plusieurs siècles d’efforts spirituels et de vertus. J’ai voulu sauver dans ma traduction cette qualité souveraine du vieux maître, la noblesse. Comment y parvenir ? Tant d’éléments de sa syntaxe, après huit siècles écoulés, sont tombés en désuétude ! Tant de termes de son vocabulaire ont péri, ou, ce qui est pire, survivent, mais détournés de leur sens premier, affaiblis ou avilis ! Je n’ai tenté d’en restaurer aucun : ce qui est mort est mort. Archaïser selon les procédés usuels, c’eût été courir les périls du style marotique, dont le moindre est d’accumuler les disparates. Pour répondre à l’effort du poète par un effort qui ressemblait au sien, j’ai évité dans ma traduction les mots récents, comme il évitait les mots bas. Exception faite, il va sans dire, pour les termes techniques qui désignent des choses d’autrefois, armes, vêtements, monnaies, coutumes, etc., J’ai essayé de n’employer que des mots et des tours bien vivants encore, mais qui, persistant tous dans notre usage, pussent tous se prévaloir de très anciens titres, plus anciens que la Renaissance. Une telle gageure méritait d’être tentée ; mais elle était difficile à soutenir, et, je ne le sais que trop, j’ai maintes fois gauchi. »

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