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La crise catalane

mercredi 16 octobre 2019, par René Merle

Les vieux démons de l’État espagnol. Régler par la force ce qui doit se régler par le compromis démocratique...


Barcelone, hier.

Tout en saluant les efforts séculaires (et interclassistes) du peuple catalan pour conserver sa langue et retrouver sa fierté, je n’ai jamais eu de tendresse particulière pour l’indépendantisme catalan à la sauce bourgeoise. [1].
Il n’en reste pas moins que la cour suprême espagnole a jeté de l’huile sur le feu, (et quelle huile !) en condamnant pour sédition à des peines de prison allant de neuf à treize ans les dirigeants indépendantistes. Et ce dans l’indifférence des états et du Parlement de l’UE qui considèrent qu’il s’agit d’une affaire intérieure dans laquelle ils n’ont pas à intervenir.
Cécité qui ne peut qu’aggraver une situation à terme incontrôlable, et dont tout le monde pourra se mordre les doigts.

Notes

[1Voici ce que j’en écrivais en 2014, avant que la répression madrilène ne s’abatte sur les indépendantistes :
« Catalogne Novembre 2014 –
En dépit de l’interdiction du gouvernement espagnol (à droite, très à droite !), près de deux millions de Catalans se sont prononcés pour l’indépendance, à l’appel des deux principaux partis de Catalogne, CiU (Convergència i Unió, centre droit) qui dirige la « Generalitat de Catalunya », et ERC (esquerra republicana de Catalunya) qui, comme son nom l’indique (« esquerra » = gauche) se situe à l’opposé sur l’éventail politique.
Il est aisé d’appliquer à l’événement la grille évoquée dans les deux billets précédents : dans le contexte de crise économique et sociale aiguë que connaît le royaume, la région autonome la plus riche d’Espagne refusant de payer pour les autres.
Pour autant, si on l’inscrit dans la longue durée, l’événement n’a rien qui puisse surprendre, ni dans la revendication, ni dans la convergence, a priori contre nature, de ces deux courants politiques. Depuis plus d’un siècle, tout en combattant le mouvement ouvrier contre lequel il lâchait à l’occasion ses milices armées, le mouvement catalaniste conservateur et bourgeois n’a cessé de réclamer l’autonomie, voire l’indépendance. Et depuis près d’un siècle, le républicanisme petit-bourgeois (de gauche mais clairement non socialiste) s’est retrouvé sur les mêmes positions, qu’il a concrétisées par la proclamation de la République catalane (État catalan) en 1931, juste avant celle de la République espagnole, puis à nouveau, (alors que la République catalane avait été réduite à une « Generalitat » catalane), par une nouvelle proclamation de la République, en 1934, proclamation à nouveau brisée par le pouvoir central.
On pourrait donc s’en tenir là, et dire qu’une majorité de Catalans vient d’affirmer à nouveau une ancestrale volonté d’indépendance (la première république catalane avait été proclamée... en 1641, la seconde en 1873).
Mais la Catalogne de 2014 n’est plus celle de l’avant guerre civile de 1936-1939.
Après la mort de Franco et le rétablissement de la « Generalitat », le vieux catalanisme bourgeois, lié aux secteurs financier et industriel, a émergé de sa prudente clandestinité antifranquiste et a dirigé la Catalogne depuis 1980, avec un épisode de direction socialiste de 2003 à 2010.
Pendant ces bientôt quatre décennies, la Catalogne a connu d’immenses mutations (urbanisation anarchique, explosion de la mégalopole barcelonaise, touristification, immigration massive d’Espagnols non Catalans), mutations assumées par la politique néo-libérale de régression sociale des conservateurs et des socialistes, mutations couvertes par une rigoureuse entreprise de catalanisation linguistique.
Cette affirmation de la vitalité et de la fierté catalanes, (dont l’obtention des J.O à Barcelone au détriment de Madrid en 1992 est un remarquable exemple), ne saurait pourtant être considérée sans rapports avec la réalité totale du royaume.
Même si (grand argument des nationalistes catalans) la balance fiscale lui est défavorable, la Catalogne propose avant tout ses services et ses produits au marché espagnol.
Et le rôle des représentants catalans au Parlement espagnol a toujours été important dans les coalitions gouvernementales.
Le discrédit général qui frappe la Caste dirigeante espagnole, égoïste et corrompue, atteint de même la Caste dirigeante catalane. Jordi Pujol, père historique du catalanisme conservateur contemporain, et si longtemps dirigeant de la « Generalitat », vit une retraite honteuse entachée de très graves malversations.
On comprend que, dans ces conditions, Mas, le dirigeant de la CiU conservatrice élu d’un poil en 2010, surfe sur la perspective indépendantiste pour redorer son blason et faire oublier les ravages de sa politique néo-libérale. (Et, inversement, les conservateurs discrédités, au pouvoir à Madrid, agitent l’épouvantail indépendantiste catalan pour ressouder autour d’eux le nationalisme espagnol !).
Comment la gauche catalane, particulièrement éclatée, vit-elle cette nouvelle étape politique ?
Pour le parti républicain de gauche (Esquerra republicana), l’indépendance exigée est parfaitement viable : bien des états européens ont une population et/ou une superficie inférieure à celles de la « Generalitat ». D’ailleurs, ERC souhaite englober dans cette indépendance les autres pays catalans (sauf Andorre), y compris la Catalogne française. Mais au-delà du régime républicain et de quelques vœux pieux en matière socio-économique, ERC est fort discrète par rapport au type de société qu’elle souhaiterait.
En crise, les socialistes (PSC, Partit dels Socialistes de Catalunya) s’en tiennent à une position claire mais difficile à comprendre par l’électorat : non à l’indépendance, oui au droit d’en décider.
À la gauche du PSC, l’ICV (Iniciativa per Catalunya - Verds) regroupe des ex ou des néo communistes, et des écologistes.
Tout en affirmant le droit imprescriptible des peuples à disposer d’eux-mêmes, et donc le droit des catalans d’origine ou d’adoption à voter sur l’indépendance, une grande partie de ses adhérents pense que l’indépendance en soi n’est pas la solution à la crise sociale et économique, et qu’elle n’ouvre pas automatiquement une garantie de survie, à terme, pour la langue catalane : l’exemple du gaélique moribond malgré les perfusions de l’état irlandais est éclairant. On souhaite à ICV une république espagnole fédérale, mais sans se dissimuler que le souhait n’est guère partagé dans les autres régions.
On a pu suivre ces derniers mois la percée en Espagne du tout jeune parti de gauche radicale « Podemos » [« nous pouvons »] (issu des Indignés). Les sondages le créditent de plus de 20%, voire près de 30 %, aux prochaines législatives – « Podemos » a un petit frère en Catalogne : l’alternative citoyenne « Guanyem » [« gagnons »] : là encore les sondages montrent qu’elle a le vent en poupe, et qu’une alliance avec l’ICV lui permettrait de dépasser ERC.
Le problème est que « Guanyem » regroupe en fait des électeurs unis par le rejet de la corruption et du néo-libéralisme, mais divergents sur l’avenir politique : des indépendantistes y côtoient des adversaires de l’indépendance, (unionistes ou partisans d’une république espagnole fédérale).
Bref, si la majorité du peuple catalan semble pour l’heure imaginer la solution indépendantiste comme le remède miracle à la crise, c’est dans ces laboratoires de la gauche et de la gauche de la gauche que mûrissent peut-être les vraies solutions. »

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