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À propos de Juin 1848

vendredi 18 octobre 2019, par René Merle

Juin 1848 et nous…

Dans mon blog précédent, les articles sur la répression de l’insurrection de Juin 1848 m’avaient valu quelques interrogations de lecteurs. J’y reviens aujourd’hui, à partir des 10 articles que j’ai consacrés à l’événement [1] Deux types de commentaires, ou plutôt deux types de questionnements, qui se recoupent.

Le premier questionnement porte sur la vérité de ce qui est dit là : dans leur exaltation militante, les témoins n’exagèrent-ils pas sur la violence de cette guerre civile à peine éteinte, et sur l’inhumanité de la terrible répression ? De son côté, à la fin du Second Empire, Flaubert n’utilise-t-il pas, voire n’invente-t-il pas, vingt et un ans après, cet atroce coup de feu, pour parachever le portrait d’un philistin qu’il n’aime pas, et qu’il renvoie ainsi à sa fondamentale et lamentable médiocrité ?

Deuxième questionnement : mais enfin, et surtout, pourquoi ta fixation sur la période de la Monarchie de Juillet et sur la Seconde République ? Ne tombes-tu pas dans un facile romantisme des barricades, qui n’a plus aucun rapport avec ce que nous vivons ? L’avènement de la démocratie, la pratique apaisée du suffrage universel n’ont-elles pas écarté à jamais le recours aux armes ?
Et surtout, me dit-on, n’y a-t-il pas, en matière politique et sociale, d’autres chats à fouetter, et bien plus actuels, dont tu ne parles guère ?

En ce qui concerne le premier questionnement, des ouvrages écrits à chaud permettent de réaliser la sauvagerie inouïe de la répression, non seulement dans le combat, mais dans le calvaire des emprisonnés. Vous pouvez lire les originaux sur le Net, ou, mieux encore en réédition commentée [2]. Récits partisans certes, puisque Ménard comme Pardigon sont des démocrates sociaux engagés, mais récits amplement confirmés par ce qu’on a pu lire dans la presse étrangère du temps, horrifiée, et par de très nombreux autres témoignages de témoins non engagés.
Flaubert, qui n’était pas à Paris au moment des événements, a pu lire cette documentation. En tout cas, les textes conservés de la préparation de L’éducation sentimentale montrent avec quel soin il s’est documenté, tant par ses lectures que par les demandes adressées à des relations qui avaient vécu ces journées, au premier chef à son ami Maxime du Camp, qui participa directement aux combats et à la répression, du côté de la garde mobile. Pour Flaubert, le coup de feu du père Roque est emblématique de bien d’autres, tirés dans les soupiraux des Tuileries, de l’Hôtel de Ville, et d’autres lieux de détention, que sa documentation lui rapporte en abondance [3].

Mais venons en au second type de questionnement, relatif à une "fixation" sur la Monarchie de Juillet, et plus encore sur la Seconde République, "fixation" déjà évidente par ailleurs avec l’abondance d’articles relatifs à la résistance au coup d’État de 1851 publiés sur le site de l’Association 1851 [4].
Oui, j’en conviens, cette période me fascine, et ce que je peux en écrire ne relève pas d’une recherche de spécialiste, et encore moins d’un profil de carrière universitaire. Je souhaite que ce blog porte l’Histoire de ces années tumultueuses au plus grand nombre de mes amis qui n’ont pas tous eu, loin de là, accès à la recherche pointue des spécialistes. Je sais bien que nombre de ces spécialistes, historiens et sociologues, pourront sourire de voir citer, sans grand appareil critique, des ouvrages qu’ils connaissent sur le bout des ongles, et sur les sens desquels ils discutent toujours, entre eux. Analyses et discussions souvent passionnantes, longtemps réservées aux initiés, mais que le Net, plus que la publication papier, ouvre à un plus large public.

Pour en revenir à ce site, pourquoi donc alors revisiter ici la Seconde République, en citoyen engagé ? J’avance plusieurs raisons, qui s’entremêlent.
La première tient au fait que dans mon enfance et ma préadolescence, aux lendemains de 1945 et jusqu’au centenaire de 1948, la Seconde République et les événements de juin étaient présents, comme s’ils dataient presque de la veille, dans ce que je pouvais lire chez moi, dans L’Humanité dont mon père annotait consciencieusement les éditoriaux au crayon rouge, dans les brochures de Marx et Engels traitant de cette période, dans les travaux d’historiens communistes publiés à l’occasion du centenaire...
En les revisitant aujourd’hui, en les confrontant à ce que l’historiographie a pu apporter depuis, et accédant pleinement (merci le Net) à tout ce que l’historiographie antérieure, foisonnante de commentaires et d’exégèses, avait pu en dire, je suis amené à une mise en abyme de cette situation dont plus d’un siècle et demi nous séparent, et de notre présent incertain.
L’année 1848 est une année où, me semble-t-il, la lutte des classes est visible à l’état brut, dans une netteté qui dissocie clairement le politique superficiel de la motivation sociale fondamentale ; 1848 permet de saisir "à gauche", dans sa netteté originelle, la distance, voire le conflit, entre le mouvement ouvrier et les représentants républicains des couches moyennes politisées ; elle rend éclatante la violence extrême dont sont capables les représentants des classes dominantes, quand leurs intérêts sont directement menacés ; elle pose aussi, à travers le recrutement et le comportement de la garde mobile, la question du rapport du lumpenprolétariat et d’une partie de la jeunesse populaire au mouvement social.

On peut donc lire sur ce site des textes de l’époque, dont la mosaïque pourra faire sens en appui et en réponse aux remarques qui précèdent.

Notes

[1Voir le mot clé « Insurrection de Juin 1848 » . Et voir en particulier les deux articles L’explosion de Juin 1848 (6) – Le caveau des Tuileries. et L’explosion de juin 1848 (5). Vers la fin de l’insurrection.

[2Louis Ménard, Prologue d’une Révolution, février-juin 1848, Présentation de Filippo Benfante et Maurizio Gribaudi, La Fabrique, Coll. Utopie et Liberté, 2007, et François Pardigon, Épisodes des journées de juin 1848, présentation d’Alix Héricord, Paris, La Fabrique, Coll. Utopie et Liberté, 2008. Vous pouvez aussi lire sur le Net Les grandes dates du Socialisme. Juin 1848, par Victor Marouck, rédacteur de L’Égalité, Paris, Librairie du Progrès, 1880, qui montre l’empreinte de ces événements sur la génération de la Commune de Paris.
Ménard avait publié son ouvrage à Paris, Bureau du peuple, en 1849 ; on en trouve quelques extraits sur ce site. Pardigon avait publié son texte en feuilleton en 1849 dans Le Journal de la Vraie République, puis en exil, à Londres, en 1852

[3Au sujet de Flaubert et de juin 48, il convient naturellement de rappeler l’ouvrage désormais classique de Dolf Oehler, Le spleen contre l’oubli, Juin 48, Baudelaire, Flaubert, Heine, Herzen, Paris, Payot, 1996, ainsi que sa communication "juin 48 chez Baudelaire et Flaubert", Actes du Colloque du cent cinquantenaire de la Révolution de 1848, Paris, 1998, CREAPHIS, 2002

[4Voir « René Merle » dans la catégorie 1851

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