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Marx et les grèves (1852-1853)

samedi 9 novembre 2019, par René Merle

Une vision qui va à l’encontre de celle du syndicalisme anglais naissant, réformiste et non révolutionnaire

Dès 1847, on l’a vu, Marx était persuadé que la Révolution se ferait d’abord dans le pays du capitalisme industriel, le Royaume Uni, et que la suprématie en nombre du prolétariat permettrait une victoire électorale et un passage pacifique
Cf. Marx, nationalités, démocratie et lutte de classes
Il avait misé sur le chartisme, mais la répression de 1848 porta au mouvement un coup dont il ne se rétablira guère.
Marx persiste cependant dans sa conviction que l’obtention du suffrage universel ouvrira la voie d’une révolution socialiste pacifique.


Il reprendra ce thème dans un des articles (alimentaires mais engagés) qu’il commence à donner en 1852 au journal démocratique américain New York Daily Tribune (25 août 1852) : " Free Trade and the Chartists". (En 1852, Marx et sa famille, exilés à Londres, vivent dans une misère profonde. Marx gagne quelque argent en écrivant des chroniques pour ce journal)
Le suffrage universel doit être un objectif, pour lequel se battent les chartistes, parce qu’il donnerait la majorité à la « working class » du seul fait de son nombre, et en assurerait la suprématie [1].
Après avoir présenté les partis "représentants officiels de la société anglaise moderne, Marx passe au parti qu’il estime être celui de l’avenir :
"[...] Voyons maintenant les chartistes, la partie politiquement active de la classe ouvrière britannique. Les six points de la Charte pour lesquels ils combattent ne renferment rien d’autre que la revendication du suffrage universel et des conditions sans lesquelles le suffrage universel serait illusoire pour la classe ouvrière, par exemple : scrutin secret, diètes pour les membres du Parlement, élections générales annuelles. Mais suffrage universel est synonyme de pouvoir politique pour la classe ouvrière d’Angleterre où les prolétaires forment la grande majorité de la population, où, dans une longue guerre civile, menée pourtant souterrainement, ils ont acquis la claire conscience de leur situation en tant que classe, où même les districts ruraux ne connaissent plus de paysans, mais seulement des seigneurs de la terre, des entrepreneurs capitalistes (fermiers) et des travailleurs salariés. La conquête du suffrage général en Angleterre serait par conséquent une réforme qui mériterait d’être qualifiée de socialiste plus que toute autre mesure honorée de ce nom sur le continent.
Son résultat inévitable est la suprématie politique de la classe ouvrière. [...]"
Optimisme qui sera cruellement démenti.

Cependant, dans ces premières années 1850, la combativité ouvrière est patente sur le plan social et se manifeste par de fort nombreuses grèves, parfois violentes. Marx voit alors dans la grève un moyen de conscientiser la classe ouvrière, de former et d’aiguiser sa vertu révolutionnaire.
Dans sa chronique du New York Daily Tribune publiée le 14 juillet 1853, après avoir traité de la situation internationale, Marx présente et détaille le développement du mouvement gréviste en Grande Bretagne. Il s’agit ici, on l’a vu, d’un prolétariat bien différent du prolétariat parisien de l’atelier évoqué dans les précédents articles. La grande industrie et ses usines textiles, métallurgiques, chimiques, etc., ont largement pris place en Grande Bretagne
Marx fait suivre cette présentation de considérations personnelles générales sur le rôle de la grève dans le mouvement ouvrier. Je le donne ici à l’original en anglais [2], et le fais suivre de la traduction donnée dans Marx – Œuvres politiques I – Maximilien Rubel.
« Il existe une catégorie de philanthropes, voire de socialistes, qui considèrent les grèves comme très nuisibles aux intérêts de l’« ouvrier lui-même », et leur tâche principale consiste à découvrir une méthode pour assurer des salaires moyens stables. Outre le fait que le cycle industriel, avec ses phases variées, rend tous ces salaires moyens impossibles, je suis au contraire absolument persuadé d’une chose : dans la présente organisation de l’industrie, l’alternance de la montée et de la baisse des salaires ainsi que les conflits permanents entre patrons et ouvriers qui en résultent sont les moyens indispensables pour maintenir vivace l’esprit des classes laborieuses, pour les unir dans une seule grande association contre les empiètements de la classe dominante et les empêcher de devenir des instruments de production pitoyables, irréfléchis, plus ou moins bien nourris. Dans un état de société fondé sur l’antagonisme des classes, si nous voulons éviter l’esclavage aussi bien réel que nominal, il nous faut accepter la guerre. Afin d’apprécier justement la valeur des grèves et des coalitions, nous ne devons pas nous laisser tromper par l’apparente insignifiance de leurs résultats économique, mais nous devons tenir compte avant toutes choses de leurs conséquences morales et politiques. Sans les longues phases alternatives de stagnation, prospérité, surexcitation, crise et détresse que l’industrie moderne traverse dans des cycles périodiquement récurrents, - avec, pour tous résultats, la hausse et la baisse des salaires, ainsi qu’avec la lutte permanente entre patrons et ouvriers correspondant étroitement à ces variations des salaires et profits - , la classe ouvrière de Grande Bretagne et de toute l’Europe serait une masse prostrée, d’esprit débile, usée et soumise, dont l’auto-émancipation se révélerait aussi impossible que celle des esclaves de la Grèce et de la Rome antiques. Nous ne devons pas oublier que grèves t coalitions parmi les serfs étaient les foyers des communes médiévales et que ces communes ont été à leur tour la source de vie de la nouvelle bourgeoisie dominante. »

Ce texte est fondamental, et Sorel comme les syndicalistes révolutionnaires français (CGT) de la fin du siècle auraient pu s’y reconnaître. Marx pointe la vertu de la combativité ouvrière qui, au-delà des (maigres) résultats obtenus dans la lutte quotidienne, forge une conscientisation révolutionnaire sans laquelle le syndicalisme ne serait qu’enlisement résigné dans la coopération de classe. On le voit, contrairement aux illusions de bien des intellectuels sur la qualité révolutionnaire spontanée des opprimés (illusions perpétuées aujourd’hui par ceux qui ont remplacé dans leurs fantasmes le Prolétaire par l’Immigré), cette qualité n’est pas métaphysiquement donnée, elle se forge... ou elle ne se forge pas. Les puissants, et leurs médias, qui veulent aujourd’hui réduire les travailleurs à "une masse prostrée, d’esprit débile, usée et soumise", en savent quelque chose...

Notes

[1" But Universal Suffrage a is the equivalent for political power for the working class of England, where the proletariat forms the large majority of the population, where, in a long, though underground civil war, it has gained a clear consciousness of its position as a class, and where even the rural districts know no longer any peasants, but only landlords, industrial capitalists (farmers) and hired laborers. The carrying of Universal Suffrage in England would, therefore, be a far more socialistic measure than anything which has been honored with that name on the Continent. Its inevitable result, here, is the political supremacy of the working class."

[2"There exists a class of philanthropists, and even of socialists, who consider strikes as very mischievous to the interests of the "workingman himself," and whose great aim consists in finding out a method of securing permanent average wages. Besides, the fact of the industrial cyclus, with its various phases, putting every such average wages out of the question. I am, on the very contrary, convinced that the alternative rise and fall of wages, and the continual conflicts between masters and men resulting therefrom, are, in the present organization of industry, the indispensable means of holding up the spirit of the laboring classes, of combining them into one great association against the encroachments of the ruling class, and of preventing them from becoming apathetic, thoughtless, more or less well-fed instruments of production. In a state of society founded upon the antagonism of classes, if we want to prevent Slavery in fact as well as in name, we must accept war. In order to rightly appreciate the value of strikes and combinations, we must not allow ourselves to be blinded by the apparent insignificance of their economical results, but hold, above all things, in view their moral and political consequences. Without the great alternative phases of dullness, prosperity, over-excitement, crisis and distress, which modern industry traverses in periodically recurring cycles, with the up and down of wages resulting from them, as with the constant warfare between masters and men closely corresponding with those variations in wages and profits, the working-classes of Great Britain, and of all Europe, would be a heart-broken, a weak-minded, a worn-out, unresisting mass, whose self-emancipation would prove as impossible as that of the slaves of Ancient Greece and Rome. We must not forget that strikes and combinations among the serfs were the hot-beds of the mediaeval communes, and that those communes have been in their turn, the source of life of the now ruling bourgeoisie."

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