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De la fin du communisme ? Parlement européen et Lucien Sève

mardi 12 novembre 2019, par René Merle

De la mémoire (ou de l’occultation de mémoire) communiste, et de la vertu du mot "communiste"

J’ai déjà sur ce site attiré votre attention sur la résolution votée par le parlement européen (droite et sociaux-démocrates confondus) : « Résolution du Parlement européen du 19 septembre 2019 sur l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe » :
Résolution
Le parlement européen met sans états d’âme sur le même plan nazisme et communisme, et réécrit à sa fçon l’histoire de la seconde guerre mondiale.
Comme l’écrivait le pertinent Jack Dion dans Marianne le 2 novembre
« La majorité des parlementaires européens s’est mis en tête d’écrire l’histoire, voire de la réécrire. Preuve en est la résolution récente sur « l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe ». Au nom de ce vertueux principe, la vénérable assemblée a accouché d’un brûlot qui est un modèle de bouillie intellectuelle révisionniste mettant le communisme et le nazisme sur un pied d’égalité. C’est le comble de la falsification. »

Cette résolution a précédé le déferlement anti communiste qui a accompagné la célébration de la chute du Mur de Berlin, et elle l’a accompagné dans une atmosphère médiatique de nouvelle chasse aux sorcières.
L’opération est d’autant plus pernicieuse qu’elle s’adresse en priorité aux jeunes générations, qui n’ont connu de l’URS et de la RDA que ce que leur en dirent au collège et au lycée leurs livres d’histoire, et qui donc avalent sans problème ce que les générations plus anciennes reçoivent différemment, quel que soit leurs points de vue, car ces appréciations relèvent d’un vécu et non d’une intox médiatique au présent.
On aimerait tout simplement une vraie vision historique de ce qui s’est produit à l’Est depuis 1917, avec ses réussites et ses ombres tragiques, et non pas un renvoi catégorique aux poubelles de l’Histoire [1].

Ce rejet est pourtant aussi, depuis des années, et cela m’interroge et me choque, la position implicite ou explicite de dirigeants du PCF (pas tous), qui brûlent ce qu’ils ont adoré et font du passé table rase, comme dit l’Internationale qu’ils ont d’ailleurs abandonnée. Tabula rasa. « Nous ne sommes pour rien dans ce triste passé, nous ne nous y reconnaissons pas. Il faut maintenant oublier tout cela et nous occuper des problèmes du présent… »
Et les plus jeunes, communistes new look comme disent les magazines, se bornent à dire qu’ils n’étaient pas nés quand tout cela est advenu, et qu’ils ne sont donc pas concernés.
On se doute que cette palinodie n’est pas à même de convaincre.

Mais il y a une autre façon, plus « intellectuelle », de régler le problème, c’est celle d’évoquer le pauvre Marx, qui n’en peut mais.
Ainsi je lis dans l’Humanité du 7 novembre que le philosophe, et communiste, Lucien Sève découvre l’eau tiède avec un bon retard à l’allumage. Mieux vaut tard que jamais :
« Ce qui est mort sous le nom foncièrement frauduleux de « communisme », fin 1989, avec la chute du mur de Berlin, puis, en 1991, avec l’effondrement de l’Union soviétique, n’avait en profondeur rien à voir avec le communisme en son authentique sens marxien ».
J’ai 83 ans et Lucien Sève est mon aîné de 9 ans. Nous avons donc, à quelques années près, vécu les mêmes péripéties politiques. Et tout au long de ces péripéties j’ai apprécié le travail de Sève.
Il aurait suffi à Lucien Sève, il nous aurait suffi, dans notre jeunesse, de lire sans œillères ce qu’écrivaient dès le lendemain de la guerre bien des philosophes « marxiens », comme il dit, ou « marxologues », comme Maximilien Rubel (un des maîtres d’œuvre de l’édition de Marx dans la Pléiade, pour réaliser que ce que Sève découvre aujourd’hui était en place publique.
Mais dans ce temps de guerre froide, de guerres coloniales, dans un monde coupé en deux, jeune communiste que j’étais, j’avais comme tant d’autres choisi mon camp, dans une mystique qui nous aveuglait certes à certains égards. Mais je ne regrette rien de cet engagement, car, comme disait Camus, nous étions « embarqués » et il n’aurait pas fallu rester sur le rivage quand la France des droits de l’Homme se déshonorait dans les guerres coloniales, rampait devant le capitalisme étatsunien, amnistiait les collabos, et faisait tirer sur les mineurs en grève…

Mais revenons-en à cette trahison du communisme « en son authentique sens marxien », (Sève dixit), qui avait sévi à l’Est.
Il n’est pas question ici de nous lancer dans l’histoire détaillée de ce que fut l’Union soviétique. Mais un mot seulement sur sa naissance.
L’immense révolte populaire qui a abattu le tsarisme, en réclamant la paix et la terre n’était pas télécommandée par la lecture du Capital que les soldats et moujiks insurgés ignoraient sans doute. Et cette révolte fut la bienvenue [2].
Mais quid alors de l’issue que les Bolcheviks lui ont donnée ?
Les Bolcheviks, « marxistes-léninistes », formés dans le giron de la Seconde Internationale Sociale, et rompant avec elle par refus de la guerre, firent à double titre une révolution, comme l’écrivit Gramsci dans le quotidien socialiste l’Avanti le 24 novembre 1917 : révolution contre le capital (contre le capitalisme et révolution contre la doxa marxiste du Capital, [3] cette doxa selon laquelle la révolution socialiste ne pouvait advenir que dans un pays capitaliste hautement développé. C’était le point de vue initial de Marx [4] et c’était le point de vue de la puissante social démocratie marxiste implantée en Europe, et en particulier en Allemagne. Que la révolution advienne dans un pays arriéré ne pouvait que déconcerter ces dirigeants sociaux démocrates qui pour la plupart avaient réduit le marxisme à un économisme. Particulièrement significative à cet égard fut la condamnation des Bolcheviks par le vieux leader de la fraction collectiviste et révolutionnaire du socialisme français, Jules Guesde.
Les participants de cette immense événement historique que fut la Révolution russe ne se sont pas déterminés par rapport à un « authentique sens marxien » qu’ils étaient loin de connaître, mais par les nécessités impératives de l’heure au bout de quatre ans de guerre épouvantable.
Certes, les Bolcheviks également pensaient que la Révolution devait en priorité advenir dans les pays au capitalisme développé. Mais le vin était tiré, et la révolution attendue dans les pays développés ne vint pas, ou fut brisée, comme en Allemagne et en Hongrie [5], en Italie…. Dès lors, il fallait choisir, abandonner l’entreprise ou bâtir le socialisme dans un seul pays. C’était à nouveau un viol de la doxa marxiste : dès 1845 Marx n’avait cessé de répéter que « Le communisme n’est possible concrètement que comme le fait des peuples dominants, accompli "d’un seul coup" et simultanément, ce qui suppose le développement universel des forces productives et du commerce mondial qui s’y rattache » [6].
On connaît la suite.
Aujourd’hui tout un courant encense le perspicace Lénine (qui avait sauvé la Révolution aux abois en instituant la cohabitation économique du secteur public et du secteur privé), et vilipende le brutal Staline qui était venu tout gâcher en imposant au pays, et à quel coût humain, les infrastructures qui lui manquaient…
Le conte bleu se poursuit d’ailleurs dans une nouvelle Chinamania - pas celle des Maos d’antan reconvertis en anticommunistes patentés -, mais dans l’adulation d’une Chine communiste qui effectuerait avec succès sa NEP en sortant l’immense pays de la misère et en ferait une puissance mondiale…
Je n’ai ni les compétences, ni les informations pour en juger, mais je me demande s’il y a, en l’occurrence, un « authentique sens marxien ». Après tout, pourquoi pas. À chacun son Marx.
Rappelons simplement que Marx est mort en 1883 sans clore définitivement son œuvre dans un monde en pleine évolution, et que, trois ans avant de disparaître, il disait de ses disciples du Parti Ouvrier français de Jules Guesde, « Si ces gens-là sont marxistes, je ne le suis pas… ».

Par contre, je suis Lucien Sève quand il pointe les « déjà-là de communisme » qui dans notre société, ouvrent la voie « pour sortir du capitalisme mortifère ». On retombe sur les services publics, la sécu, l’éducation, etc. On désigne l’ennemi, le capitalisme.
Je ne sais pas évidemment quelles forces mèneront cette bataille, et sous quelle étiquette. Mais elles donneront au « communisme » son plein sens étymologique : « ce qui nous est commun ».

Notes

[1Les études ne manquent pas, elles surabondent même. Je me permets de vous signaler le point de vue de Costanzo Preve, que j’ai plusieurs fois évoqué sur ce site : Constanzo Preve, Storia critica del marxismo, ed. La Città del Sole, 2007. Histoire critique du marxisme, Armand Colin, 2011

[3« La révolution des bolcheviks s’est définitivement greffée à la révolution générale du peuple russe. Les maximalistes (bolcheviks) qui avaient été, jusqu’à il y a deux mois, le ferment indispensable pour que les événements ne stagnent pas, pour que la marche vers le futur ne s’arrête pas en donnant lieu à une forme définitive d’ordre - qui aurait été un ordre bourgeois - se sont emparés du pouvoir, ont établi leur dictature et sont en train d’élaborer les formes socialistes dans lesquelles la révolution devra finalement prendre place pour continuer à se développer harmonieusement, sans de trop grands heurts, en partant des grandes conquêtes désormais réalisées.
La révolution des bolchéviks est plus constituée d’idéologies que de faits (c’est pourquoi au fond peu nous importe d’en savoir plus que ce que nous savons). Elle est la révolution contre Le Capital de Karl Marx. Le Capital était, en Russie, le livre des bourgeois plus que des prolétaires. C’était la démonstration critique qu’il y avait en Russie une nécessité fatale à ce que se formât une bourgeoisie, à ce que s’inaugurât une civilisation de type occidental, avant que le prolétariat pût seulement penser à sa revanche, à ses revendications de classe, à sa révolution. Les faits ont dépassé les idéologies. Les faits ont fait éclater les schémas critiques à l’intérieur desquels l’histoire de la Russie aurait dû se dérouler, selon les canons du matérialisme historique. Les bolcheviks renient Karl Marx, ils affirment, en s’appuyant sur le témoignage de l’action développée, des conquêtes réalisées, que les canons du matérialisme historique ne sont pas aussi inflexibles qu’on aurait pu le penser et qu’on l’a effectivement pensé.
Et pourtant, il y a aussi une fatalité dans ces événements et si les Bolcheviks renient certaines affirmations du Capital, ils ne sont pas « marxistes », voilà tout, ils n’ont pas compilé dans les œuvres du maître une doctrine extérieure faite d’affirmations dogmatiques et indiscutables. Ils vivent la pensée marxiste, celle qui ne meurt jamais, qui est le prolongement de la pensée idéaliste italienne et allemande et qui, chez Marx, avait été contaminée par des incrustations positivistes et naturalistes. Et cette pensée pose toujours comme principal facteur de l’histoire, non pas les faits économiques bruts, mais l’homme, mais la société des hommes qui se rassemblent entre eux, se comprennent entre eux, développent à travers ces contacts (civilisation) une volonté sociale, collective, et comprennent les faits économiques, les jugent, les adaptent à leur volonté, jusqu’à ce que celle-ci devienne le moteur de l’économie, formatrice de la réalité objective, qui vit, se meut et acquiert des caractères de matière tellurique en ébullition, qui peut être canalisée là où il plaît à la volonté, comme il plaît à la volonté.
Marx a prévu le prévisible. Il ne pouvait prévoir la guerre européenne, ou mieux, il ne pouvait prévoir que cette guerre aurait la durée et les effets qu’elle a eus. Il ne pouvait prévoir que cette guerre, en trois années de souffrances indicibles, de misères indicibles, susciterait en Russie la volonté populaire collective qu’elle a suscitée. Une volonté de cette sorte a normalement besoin, pour se former, d’un long processus d’infiltrations capillaires, d’une grande série d’expériences de classe. Les hommes sont lents, ils ont besoin de s’organiser, d’abord extérieurement, dans des corporations, dans des ligues, puis intimement, dans la pensée, dans la volonté... par une continuité et une multiplicité incessantes des stimuli extérieurs. Voilà pourquoi normalement les canons de critique historique du marxisme saisissent la réalité, la prennent au filet et la rendent évidente et distincte. Normalement, c’est à travers la lutte des classes toujours plus intensifiée, que les deux classes du monde capitaliste créent l’histoire. Le prolétariat sent sa misère actuelle, est continuellement en état de malaise et fait pression sur la bourgeoisie pour améliorer ses propres conditions. Il lutte, oblige la bourgeoisie à améliorer la technique de la production, à rendre la production plus utile pour que soit possible la satisfaction de ses besoins les plus urgents. C’est une course haletante vers le meilleur, qui accélère le rythme de la production, qui produit un continuel accroissement des biens qui serviront à la collectivité. Et dans cette course beaucoup tombent et rendent plus urgentes les aspirations de ceux qui restent, et la masse est toujours en sursaut, et de chaos populaire, devient toujours plus ordre dans la pensée, devient toujours plus consciente de sa propre puissance, de sa propre capacité à assumer la responsabilité sociale, à devenir maîtresse de son propre destin.
Ceci normalement. Quand les faits se répètent selon un certain rythme. Quand l’histoire se développe en des moments toujours plus complexes et riches de sens et de valeur, mais cependant semblables. Mais en Russie la guerre a servi à rendre courage aux volontés. Elles se sont rapidement trouvées à l’unisson, à travers les souffrances accumulées en trois années. La famine était imminente, la faim, la mort par la faim pouvait les cueillir tous, broyer d’un coup des dizaines de millions d’hommes. Les volontés se sont mises à l’unisson, mécaniquement d’abord, activement, spirituellement après la première révolution.
La prédication socialiste a mis le peuple russe au contact des expériences des autres prolétariats. La prédication socialiste fait vivre en un instant, de façon dramatique, l’histoire du prolétariat, ses luttes contre le capitalisme, la longue série des efforts qu’il doit faire pour s’émanciper idéalement des chaînes de la servilité qui l’avilissaient pour devenir conscience nouvelle, témoin actuel d’un monde à venir. La prédication socialiste a créé la volonté sociale du peuple russe. Pourquoi, lui, devrait-il attendre que l’histoire d’Angleterre se répète en Russie, que se forme en Russie une bourgeoisie, que la lutte des classes soit suscitée pour que naisse la conscience de classe et pour que se produise finalement la catastrophe du monde capitaliste ? Le peuple russe a traversé ces expériences avec la pensée, et au besoin par la pensée d’une minorité. Il a dominé ces expériences. Il s’en sert pour s’affirmer maintenant, comme il se servira des expériences capitalistes occidentales pour se situer en peu de temps à la hauteur de la production du monde occidental. L’Amérique du Nord est plus avancée que l’Angleterre du point de vue capitaliste parce qu’en Amérique du Nord, les Anglo-saxons ont commencé du premier coup au stade où l’Angleterre était arrivée après une longue évolution. Le prolétariat russe, éduqué par le socialisme, commencera son histoire au stade maximum de production auquel est arrivée l’Angleterre d’aujourd’hui ; puisqu’il doit commencer, il commencera au stade déjà atteint ailleurs et de ce stade il recevra l’impulsion pour atteindre cette maturité économique qui, selon Marx, est la condition nécessaire du collectivisme. Les révolutionnaires créeront eux-mêmes les conditions nécessaires à la réalisation complète et pleine de leur idéal. Ils les créeront en moins de temps que ne l’aurait fait le capitalisme. Les critiques que les socialistes ont faites au système bourgeois, pour mettre en évidence les imperfections, les gaspillages de richesses, serviront aux révolutionnaires pour faire mieux, pour éviter ces gaspillages, pour ne pas tomber dans ces défauts. Ce sera au début le collectivisme de la misère, de la souffrance. Mais un régime bourgeois aurait hérité des mêmes conditions de misère et de souffrance. Le capitalisme ne pourrait pas faire immédiatement en Russie plus que ce que pourra réaliser le collectivisme. Il réaliserait aujourd’hui beaucoup moins, car il aurait immédiatement contre lui le mécontentement frénétique du prolétariat incapable désormais de supporter, pendant des années encore, les douleurs et les amertumes que le malaise économique apporterait. Même d’un point de vue absolu, humain, le socialisme pour tout de suite a sa justification en Russie. La souffrance qui suivra la paix ne pourra être supportée que lorsque les prolétaires sentiront qu’il dépend de leur volonté, de leur ténacité au travail de la supprimer le plus rapidement possible.
On a l’impression que les maximalistes ont été à ce moment l’expression spontanée, biologiquement nécessaire, pour que l’humanité russe ne sombre pas dans la plus horrible débâcle, pour que l’humanité russe, s’absorbant dans le travail gigantesque, autonome, de sa propre régénération, puisse moins ressentir les impulsions du loup affamé, pour que la Russie ne devienne pas un charnier énorme de bêtes féroces qui s’entre-déchirent. »
Le texte est consultable dans
Gramsci dans le texte, Recueil de textes réalisé sous la direction de François Ricci en collaboration avec Jean Bramant, Paris, Éditions sociales, 1975.

[4On consultera sur ce site de nombreux textes de Marx qui en attestent

[5Voir sur ce site

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