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Du Manifeste du Parti communiste à la crise de la Ligue des Communistes – 1848-1850

mercredi 13 novembre 2019, par René Merle

La stratégie révolutionnaire à l’épreuve des faits


Manifeste du parti communiste ou Manifeste communiste, comme on l’écrit souvent ? Le titre original dit bien « parti communiste ».
On sait que le texte avait été commandé en novembre 1847 par les militants, réunis en congrès à Londres, des ouvriers et artisans, (pour la plupart allemands en exil en France, puis en Angleterre), de la Ligue des Communistes, née en 1847 de la Ligue des Justes.
Cf. : Ligue
Il ne s’agissait pas alors encore à proprement parler d’un parti, mais d’un petit groupe uni par une réflexion commune (et parfois contradictoire) sur les modalités de la lutte contre cette société injuste, et sur les objectifs à se fixer.
Marx, qui vivait à Bruxelles, se mit au travail, et, à partir des apports des adhérents de la Ligue, des études préalables d’Engels, et de ses propres réflexions, rédigea fin 1847 ce texte qui parut en allemand, à Londres (février 1848), et sans nom d’auteur, sous le titre de Manifest der Kommunistischen Partei. Le mot "Parti", on le voit, figure bien dans le titre.
Si les retombées furent d’abord confidentielles, à l’évidence, la postérité du texte fut considérable. Les études et commentaires sur le Manifeste sont innombrables, et je me garderai ici de faire un choix en qualité.
Je signale, en ce qui concerne la genèse du texte, l’article indispensable de Jacques Grandjonc, "Six mois de débats démocratiques avant la publication du manifeste communiste", consultable. Cf. Manifeste
La question qui vient immédiatement à l’esprit, quand on évoque le Manifeste sans se laisser enfermer dans une lecture de muséographie, est naturellement de se demander quel sens a cette lecture aujourd’hui ? Une des meilleures réponses, me semble-t-il, est donnée par Claude Mazauric dans : Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste, Traduction de Laura Lafargue. Précédé de Lire le Manifeste par Claude Mazauric, Librio, 2000.

En septembre 1850, la poignée de militants du Comité central de la Ligue des Communistes, (presque uniquement allemands) réfugiés à Londres, se déchire au sujet des perspectives révolutionnaires immédiates.
Le conflit aboutira à une scission, prélude à la dissolution de la Ligue.
Jusqu’à l’été en effet, la possibilité, sinon l’imminence de révolutions démocrates-bourgeoises en France et en Allemagne, prémices de la révolution prolétarienne, unissait ces expatriés dans le même enthousiasme.
À la fin de l’été, force était de constater que cette espérance avait été vaine.
Le reflux du mouvement révolutionnaire causa la division des communistes, les uns pensant toujours nécessaire la préparation d’une insurrection immédiate, les autres, groupés autour de Marx, la jugeant aventuriste et vouée à l’échec, puisque les fameuses "conditions objectives" n’existaient pas (ou plus).
Le Procès-verbal de la séance du Comité central de la Ligue des Communistes à Londres, 15 septembre 1850, donne ici le point de vue de Marx. Ce texte est demeuré évidemment manuscrit (la Ligue vit dans la clandestinité, ses militants en Allemagne sont traqués, et il n’est pas question de publications "officielles" de ses dirigeants).
Il dormit dans les papiers de Marx, puis, bien après la mort de Marx, fut transmis par sa fille Laura (Lafargue) au dirigeant social-démocrate allemand Kautsky, qui le publia. Il a été souvent reproduit depuis, et appliqué (souvent mécaniquement) par divers courants de la mouvance marxiste à des situations bien antérieures. On le trouvera par exemple évoqué d’abondance dans les débats d’après 1968 relatifs au "gauchisme" révolutionnaire.
Il est évident que le propos de ce billet n’est pas de reprendre ces débats.
Il s’agit seulement de pointer, à la source, comment Marx voyait l’articulation des conditions subjectives et des conditions objectives du processus révolutionnaire.
La chose est d’autant plus intéressante que Marx lui-même était fort hésitant en la matière.
On le trouvera ici prudemment réaliste, et, 21 ans ans plus tard, il n’approuvera pas non plus, initialement, la possibilité de la Commune parisienne, qu’il jugeait aventuriste, (avant de la soutenir de toutes ses forces une fois installée, et attaquée).
Mais dans le même temps, paradoxalement, tout au long des années 1850-1860 Marx ne cessera d’imaginer que la secousse révolutionnaire peut advenir illico, en retombée d’un conflit européen impliquant la Russie : sa correspondance avec Engels en témoigne .
Puis, pour corser l’affaire, progressivement, les deux hommes commenceront à miser sur un passage "pacifique" au socialisme par la victoire électorale des partis ouvriers, celui d’Allemagne au premier chef... Et cet espoir deviendra leur credo affirmé après l’écrasement de la Commune de 1871 et la montée en force du parti social-démocrate allemand.

Voici donc un extrait du texte de 1850 :

" [...] Lors du dernier débat sur "la position du prolétariat allemand dans la prochaine révolution", des membres de la minorité du Comité central ont exprimé des points de vue qui contredisent directement la dernière circulaire, et même du Manifeste. A la place de la conception universelle du Manifeste, [1] on avance un point de vue national allemand, et l’on flatte le sentiment national des artisans allemands [2]. Au lieu de la conception matérialiste du Manifeste, on a mis en avant une conception idéaliste. Au lieu des conditions réelles, c’est la volonté qui a été érigée en principal moteur dans la révolution [3]. Tandis que nous disons aux travailleurs : il vous faudra traverser quinze, vingt, cinquante années de guerre civile [4] pour changer les conditions sociales et pour vous rendre vous-mêmes aptes à l’exercice du pouvoir [5], on s’est plu à dire : c’est immédiatement que nous devons parvenir au pouvoir, sans quoi autant aller nous coucher. De même que les démocrates ont abusé du mot "peuple", de même le mot "prolétariat" a servi de simple phrase [6]. Pour donner corps à cette phraséologie, il faudrait déclarer que tous les petits-bourgeois sont des prolétaires, par conséquent représenter en fait les petits-bourgeois et non les prolétaires. Il faudrait substituer au processus révolutionnaire réel la phraséologie de la révolution. [...] "



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Notes

[1On ne répètera jamais assez que pour Marx la révolution ne peut triompher que si elle s’accomplit simultanément dans les pays industrialisés

[2Ces premiers communistes sont en effet des artisans autodidactes, ou des ouvriers qualifiés d’ateliers traditionnels, non des prolétaires de l’industrie naissante

[3L’éternel problème : "je veux ou je peux" ? La formation chrétienne de ces communistes ne pouvait que les pousser à "je veux", tant ils étaient persuadés que la Foi du propagandiste, indépendamment des maturations économiques et sociales, était l’élément essentiel

[4"Guerre civile" : en un temps où les grèves, les syndicats, la propagande "rouge" sont interdits, le terme signifie déjà le conflit de classe au quotidien, conflit très dur, où beaucoup payent de leur liberté leurs engagements

[5Encore un thème majeur, qui peut séparer les marxistes d’alors des blanquistes (et plus tard des léninistes) : - une révolution qui ne se confierait qu’à une poignée de dirigeants éclairés, aptes à guider et à éduquer la masse, ne pourrait qu’être une impasse

[6Évidemment, Marx s’exposait, et ses adversaires issus de l’atelier ne s’en sont pas privés, à la charge ironique : "qui est tu, toi qui n’a jamais tenu d’autre outil que la plume, pour parler au nom du prolétariat ?"

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