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Gramsci et les débuts du fascisme

jeudi 14 novembre 2019, par René Merle

Quand il paraissait possible devancer le fascisme

Au début de 1921, alors que le Parti communiste d’Italie (PCdI) va naître de la scission du vieux Parti socialiste italien, le journaliste communiste Antonio Gramsci [1891] dirige à Turin l’hebdomadaire socialiste d’éducation populaire et de luttes L’Ordine nuovo.
L’article qui suit présente sa vision du rôle de la petite bourgeoisie urbaine dans la nature et la montée du fascisme, contemporain et adversaire des luttes populaires du "Biennio rosso" (1919- 1920) : luttes défensives et offensives. Il s’agit bel et bien du fascisme initial, du fascisme stricto sensu, qui n’est pas encore enveloppé de tant de définitions ultérieures. (Rappelons, si besoin était, que le mot "fascisti" désignait antérieurement les membres de mouvements populaires et démocratiques de paysans pauvres et d’ouvriers, notamment I fasci dei lavoratori de Sicile, actifs de 1891 à 1893, où ils durent durement réprimés militairement. Le jeune Sarde Gramsci avait beaucoup réfléchi à ces épisodes du mouvement socialiste méridional).
Je donne une traduction littérale, suivie du texte italien.

Antonio Gramsci, "Le peuple des singes", L’Ordine Nuovo, 2 janvier 1921.
" Le fascisme a été l’ultime « représentation » (théâtrale) offerte par la petite bourgeoisie urbaine dans le théâtre de la vie politique nationale. La misérable fin de l’aventure de Fiume est l’ultime scène de la représentation [1]. Elle peut être assumée comme l’épisode le plus important du processus d’intime dissolution de cette classe de la population italienne [2]
Le processus de désagrégation de la petite bourgeoisie commence dans l’ultime décennie du siècle dernier. La petite bourgeoisie perd toute importance et déchoit de toute fonction vitale dans le champ de la production, avec le développement de la grande industrie et du capital financier : elle devient pure classe politique et se spécialise dans le « crétinisme parlementaire ».
Ce phénomène qui occupe une grande partie de l’histoire contemporaine italienne, prend différents noms dans ses diverses phases : il s’appelle initialement « accession de la gauche au pouvoir », il devient « Giolittisme » [3], et lutte contre les tentatives « kaisériennes » d’Hubert premier [4], il déborde dans le réformisme socialiste. La petite bourgeoisie s’incruste dans l’institution parlementaire : d’organisme de contrôle de la bourgeoisie
capitaliste sur la Couronne et sur l’administration publique, le Parlement devient une boutique de bavardages et de scandales, devient propice au parasitisme. Corrompu jusqu’à la moelle, asservi complètement au pouvoir gouvernemental, le Parlement perd tout prestige auprès des masses populaires. Les masses populaires se persuadent que l’unique instrument de contrôle et d’opposition aux abus (à l’arbitraire) du pouvoir administratif est l’action directe, est la pression extérieure. La semaine rouge de juin 1914 [5] contre les massacres, est la première intervention des masses populaires sur la scène politique, pour s’opposer directement aux abus du pouvoir, pour exercer réellement la souveraineté, qui ne trouve plus aucune expression dans la Chambre représentative : on peut dire qu’en juin 1914 le parlementarisme est, en Italie, entré dans la voie de sa dissolution organique et avec le parlementarisme la fonction politique de la petite bourgeoisie. La petite bourgeoisie, qui a définitivement perdu toute espérance de retrouver une fonction productive (seule aujourd’hui une espérance de cette sorte se montre de nouveau, avec les tentatives du Parti populaire pour redonner importance à la petite propriété agricole et avec les tentatives des fonctionnaires de la Confédération générale du Travail pour galvaniser le quasi mort contrôle syndical) cherche de toute façon à conserver une position d’initiative historique : elle singe la classe ouvrière, descend dans la rue [6].
Cette nouvelle tactique se réalise avec les moyens et dans les formes consenties à une classe de bavards, de sceptiques, de corrompus : le déroulement des faits qui a pris le nom de « radieuses journées de mai » [7], avec tous leurs reflets journalistiques, oratoires, théâtraux, sur la place publique, est comme la projection dans la réalité d’un conte de la jungle de Kipling : le conte de Bandar-Log, du peuple des singes, lequel croit être supérieur à tous les autres peuples de la jungle, posséder toute l’intelligence, toute l’intuition historique, tout l’esprit révolutionnaire, toute la science de gouverner, etc., etc.
Il était advenu ceci : la petite bourgeoisie, qui s’était asservie au pouvoir gouvernemental à travers la corruption parlementaire, change la forme de sa prestation, devient antiparlementaire et cherche à corrompre la rue. Dans la période de la guerre, le Parlement déchoit complètement : la petite bourgeoisie cherche à consolider sa nouvelle position et a l’illusion d’avoir réellement tué la lutte des classes, d’avoir pris la direction de la classe ouvrière et paysanne, d’avoir substitué à l’idée socialiste, immanente dans les masses, un étrange et loufoque mélange idéologique d’impérialisme nationaliste, de « vrai révolutionnarisme », de « syndicalisme national ». L’action directe des masses les 2 et 3 décembre [8], après les violences survenues à Rome de la part des officiers contre les députés socialistes, met un frein à l’activité politique de la petite bourgeoisie, qui à partir de ce moment cherche à s’organiser et se mettre en ordre derrière des maîtres plus riches et plus sûrs que ne le peut être le pouvoir de l’État officiel, affaibli et épuisé par la guerre [9]. L’aventure de Fiume est le motif sentimental et le mécanisme pratique de cette organisation systématique, mais il apparaît aussitôt évident que la base solide de l’organisation est la défense directe de la propriété industrielle et agricole contre les assauts de la classe révolutionnaires des ouvriers et des paysans pauvres [10]. Cette activité de la petite bourgeoisie, devenue officiellement « le fascisme » [11], n’est pas sans conséquence sur l’équipe gouvernementale. Après avoir corrompu et ruiné l’institution parlementaire, la petite bourgeoisie corrompt et ruine les autres institutions, les soutiens fondamentaux de l’État : l’armée, la police, la magistrature [12]
Corruption et ruines conduites en pure perte, sans aucune fin précise (l’unique fin précise aurait dû être la création d’un nouvel État : mais « le peuple des singes » est caractérisé précisément par l’incapacité organique à se donner une loi, à fonder un État) [13] ; le propriétaire, pour se défendre, finance et soutient une organisation privée, laquelle, pour masquer sa vraie nature, doit assumer des attitudes politiques « révolutionnaires » et désagréger la plus puissante défense de la propriété : l’État. La classe propriétaire répète, à l’égard du pouvoir exécutif, la même erreur qu’elle avait commise à l’égard du Parlement : elle croit pouvoir mieux de défendre des assauts de la classe révolutionnaire en abandonnant les institutions d’État aux caprices hystériques du « peuple des singes », de la petite bourgeoisie.
La petite bourgeoisie, même dans cette ultime incarnation politique du « fascisme », a définitivement montré sa vraie nature de valet du capitalisme et de la propriété terrienne, des agents de la contrerévolution. Mais elle a aussi démontré qu’elle est fondamentalement incapable de mener à bien une quelconque tâche historique : le peuple des singes emplit la chronique, il ne crée pas l’histoire, il laisse trace dans le journal, il n’offre pas de matériaux pour écrire des livres. La petite bourgeoisie, après avoir ruiné le Parlement, est en train de ruiner l’État bourgeois : elle substitue, à une échelle toujours plus vaste, la violence privée à l’ « autorité » de la loi, exerce (et ne peut faire autrement) cette violence cahotiquement, brutalement, et fait se soulever contre l’État, contre le capitalisme, des couches toujours plus larges de la population.

Texte italien à lire en note [14]

Notes

[1La ville de Fiume (Rijeka), située sur le littoral croate de la nouvelle Yougoslavie, était en partie italianophone ; elle avait été occupée en septembre 1919 par les groupes de choc (arditi) de D’annunzio qui en réclamait l’annexion par l’Italie. Un compromis international sur le statut indépendant de Fiume l’en chasse en novembre 1920

[2Gramsci pose donc clairement le fascisme initial comme une réaction de classe, mais en aucun cas une réaction initiale des couches dominantes, arriérées ou modernistes, de la société italienne. Il pense encore que cette "représentation" fasciste a jeté ses derniers feux

[3L’autoritaire Giovanni Giolitti, cinq fois président du conseil entre 1892 et 1921

[4Ce souverain, (« il Re Mitraglia » !) dirigea l’Italie d’une poigne de fer. Il fut abattu par un anarchiste en 1900, en représaille de ses répressions sanglantes, et notamment celle de Milan en 1898

[5Cette insurrection populaire contre l’autoritarisme de Giolitti, contre la menace de guerre, partie spontanément d’Ancone et réprimée dans le sang, embrasa le Nord et le Centre du pays

[6Première étape de l’activisme pré-fasciste, mise en abyme de l’action prolétarienne, couverte encore d’idéologie socialiste révolutionnaire autour de l’ex-socialiste Mussolini et ses premiers "Faisceaux de combat", en 1919

[7D’Annunzio avait ainsi appelé les journées de manifestations en faveur de l’entrée en guerre de l’Italie, en mai 1915

[82 et 3 décembre 1919, journées de riposte à une agression contre des députés socialistes à Rome.

[9Toujours cette quasi-inexistence de l’État italien, au regard des positions et des intérêts des diverses couches sociales

[10Deuxième étape de la poussée fasciste, qui se met au service des possédants menacés par la poussée révolutionnaire, et attaque frontalement et physiquement le mouvement ouvrier

[11Il a fallu en effet de longs mois avant que ces différents courants, et notamment celui de Mussolini, ne se cristallisent dans le mouvement fasciste

[12C’est la troisième étape, celle du "laisser faire" les fascistes, qui aboutira à la complicité gouvernementale avec la Marche fasciste sur Rome, en 1922

[13On ne peut lire cela sans s’interroger au regard de ce qui va suivre

[14Antonio Gramsci, "Il popolo delle scimmie", L’Ordine Nuovo, 2 gennaio 1921.
Il fascismo è stata l’ultima "rappresentazione" offerta dalla piccola borghesia urbana nel teatro della vita politica nazionale. La miserevole fine dell’avventura fiumana è l’ultima scena della rappresentazione. Essa può assumersi come l’episodio più importante del processo di intima dissoluzione di questa classe della popolazione italiana.
Il processo di sfacelo della piccola borghesia si inizia nell’ultimo decennio del secolo scorso. La piccola borghesia perde ogni importanza e scade da ogno funzione vitalenel campo della produzione,, con lo sviluppo della granda industria e del capitale finanziaro : essa diventa pura classa politica e su specializza nel « cretinismo parlementare ».
Questo fenomeno che occupa una gran parte della storia contemporanea italiana, prende diversi nomi nelle sue varie fasi : si chiama originalmente "avvento della sinistra al potere", diventa giolittismo, è lotta contro i tentativi kaiseristici di Umberto I, dilaga nel riformismo socialista. La piccola borghesia si incrosta nell’istituto parlamentare : da organismo di controllo della borghesia capitalistica sulla Corona e sull’Amministrazione pubblica, il Parlamento diviene una bottega di chiacchiere e di scandali, diviene un mezzo al parassitismo.
Corrotto fino alle midolla, asservito completamente al potere governativo, il Parlamento perde ogni prestigio presso le masse popolari. Le masse popolari si persuadono che l’unico strumento di controllo e di opposizione agli arbitri del potere amministrativo è l’azione diretta, è la pressione dall’esterno. La settimana rossa del giugno 1914 contro gli eccidi, è il primo grandioso intervento delle masse popolari nella scena politica, per opporsi direttamente agli arbitrii del potere, per esercitare realmente la sovranità popolare, che non trova più una qualsiasi espressione nella Camera rappresentativa : si può dire che nel giugno 1914 il parlamentarismo è, in Italia, entrato nella via della sua organica dissoluzione e col parlamentarismo la funzione politica della piccola borghesia.
La piccola borghesia, che ha definitivamente perduto ogni speranza di riacquistare una funzione produttiva (solo oggi una speranza di questo genere si riaffaccia, coi tentativi del Partito popolare per ridare importanza alla piccola proprietà agricola e coi tentativi dei funzionari della Confederazione generale del Lavoro per galvanizzare il morticino-controllo sindacale) cerca in ogni modo di conservare una posizione di iniziativa storica : essa scimmieggia la classe operaia, scende in piazza. Questa nuova tattica si attua nei modi e nelle forme consentiti ad una classe di chiacchieroni, di scettici, di corrotti : lo svolgimento dei fatti che ha preso il nome di "radiose giornate di maggio", con tutti i loro riflessi giornalistici, oratori, teatrali, piazzaioli durante la guerra, è come la proiezione nella realtà di una novella della jungla del Kipling : la novella del Bandar-Log, del popolo delle scimmie, il quale crede di essere superiore a tutti gli altri popoli della jungla, di possedere tutta l’intelligenza, tutta l’intuizione storica, tutto lo spirito rivoluzionario, tutta la sapienza di governo, ecc., ecc./
Era avvenuto questo : la piccola borghesia, che si era asservita al potere governativo attraverso la corruzione parlamentare, muta la forma della sua prestazione d’opera, diventa antiparlamentare e cerca di corrompere la piazza. Nel periodo della guerra il Parlamento decade completamente : la piccola borghesia cerca di consolidare la sua nuova posizione e si illude di aver realmente ucciso la lotta di classe, di aver preso la direzione della classe operaia e contadina, di aver sostituito l’idea socialista, immanente nelle masse, con uno strano e bislacco miscuglio ideologico di imperialismo nazionalista, di "vero rivoluzionarismo", di "sindacalismo nazionale". L’azione diretta delle masse nei giorni 2-3- dicembre, dopo le violenze verificatesi a Roma da parte degli ufficiali contro i deputati socialisti, pone un freno all’attività politica della piccola borghesia, che da quel momento cerca di organizzarsi e di sistemarsi intorno a padroni più ricchi e più sicuri che non sia il potere di Stato ufficiale, indebolito e esaurito dalla guerra
.

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