La Seyne sur Mer

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > XIXe siècle (jusqu’en 1914) > Marx - Engels après 1852 > Le "Manifeste du Parti communiste", Engels, Andler 1901

Le "Manifeste du Parti communiste", Engels, Andler 1901

vendredi 15 novembre 2019, par René Merle

Sans négliger les publications antérieures (traductions françaises de Marx, et notamment celle du Capital en 1872, articles de La Revue socialiste, etc.), c’est peut-être grâce au professeur germaniste, et militant initialement "possibiliste" Charles Andler [1866] que les socialistes français eurent une approche concrète de la pensée de Marx. En 1901, il traduit et publie le Manifeste pour la Bibliothèque socialiste : K.Marx et F.Engels, Le Manifeste communiste, I, Traduction nouvelle par Charles Andler, Paris, Société nouvelle de librairie et d’édition, 1901. Cette même année, un tome II en donne une Introduction historique et commentaires, qui présente l’histoire de la pensée socialiste de la première moitié du siècle, jusqu’à Marx (dont Andler n’est pas un adepte totalement convaincu, loin s’en faut !). Beaucoup, par la suite, puiseront dans cette mise en perspective historique, sans toujours donner leur source... Il est vrai que l’évolution ultérieure d’Andler, accentuant ses réserves initiales vis-à-vis du marxisme, n’inciteront pas ses anciens camarades à populariser son œuvre. [Cf. quelques indications à la fin de l’article]

Voici, extraite du tome I, la présentation du Manifeste donnée par Engels en 1890, et traduite par Andler :
"[...] Le Manifeste a eu sa destinée. Quand il parut, l’avant-garde, peu nombreuse alors, du socialisme scientifique le salua avec enthousiasme : les traductions citées dans la première préface l’attestent. La réaction, qui commença par l’écrasement des ouvriers parisiens en juin 1848, le remit à l’arrière-plan. Enfin il fut mis hors la loi "dans toutes les formes de droit" par la condamnation des communistes de Cologne en 185 [1]. Avec le mouvement ouvrier, issu de la Révolution de Février, le Manifeste aussi disparut de la scène politique.
Quand la classe ouvrière européenne eut repris des forces pour un assaut nouveau contre la puissance des classes dirigeantes, surgit l’Internationale [1864]. Elle se proposait d’unir en une seule et prodigieuse armée la totalité des ouvriers militants d’Europe et d’Amérique. C’est pourquoi elle ne pouvait pas prendre pour point de départ les principes déposés dans le Manifeste. Il lui fallait un programme qui n’exclût ni les trade unions anglaises, ni les proudhoniens français, belges, italiens, espagnols, ni les Lassalliens allemands. Le programme présenté dans l’exposé des motifs qui précèdent les statuts de l’Internationale, fut rédigé par Marx avec une maîtrise reconnue même de Bakounine et des anarchistes. Le triomphe final des propositions émises dans le Manifeste, Marx ne l’a jamais attendu que du seul développement de la classe ouvrière, qui devait amener l’action commune et la discussion en commun. Les événements, les vicissitudes du combat contre le capital, les défaites plus encore que les victoires ne pouvaient manquer d’éclairer les combattants sur l’insuffisance des panacées, en lesquelles ils avaient cru jusqu’alors, et de préparer leurs esprits à une intelligence approfondie des conditions véritables de l’émancipation ouvrière. Marx eut raison de penser ainsi. La classe ouvrière, en 1874, quand l’Internationale fut dissoute, ne ressemblait en rien à la classe ouvrière de 1864, qui l’avait fondée. Le proudhonisme se mourait dans les pays latins ; le lassalléanisme (sic) étroit se mourait en Allemagne. Même les trade-unions anglaises, si opiniâtrement conservatrices, peu à peu en venaient à cet état d’esprit qui, à Swansea, en 1887, put faire dire au président de leur congrès : "Le socialisme continental a perdu pour nous son aspect terrifiant." Mais dès 1887 le socialisme continental n’avait plus guère de doctrine que celle proclamée dans le Manifeste. Ainsi, on peut dire que l’histoire du Manifeste reflète en quelque façon l’histoire du mouvement ouvrier moderne depuis 1848. Nul doute qu’il ne soit présentement l’écrit le plus répandu, le plus international de toute la littérature socialiste ; qu’il ne soit le programme commun de plusieurs millions de travailleurs de tous les pays depuis la Sibérie jusqu’à la Californie.
Pourtant, quand il parut, nous n’aurions pas osé l’appeler un manifeste socialiste. On appelait socialistes, en 1847, deux sortes de gens. D’abord les adhérents des différents systèmes utopiques, et notamment les owenites (sic) d’Angleterre, les fouriéristes de France. Ils ne formaient plus alors que des sectes atrophiées et condamnées à disparaître. Puis, les apothicaires sociaux de tout acabit, les marchands de panacées, les rebouteurs (sic) de toute sorte, qui prétendaient remédier au malaise social sans froisser le moins du monde le capital et le profit. C’étaient, dans les deux cas, des gens placés à l’écart du mouvement ouvrier et qui, au contraire, cherchaient un appui dans les classes "cultivées". Ceux-là parmi les ouvriers au contraire qui, s’étant convaincus de l’insuffisance des révolutions purement politiques, réclamaient un bouleversement profond de tout l’ordre social, se dénommaient du nom de communistes. Leur communisme, fruste, tout instinctif, fut parfois un peu grossier. Mais il eut la force d’enfanter deux systèmes de communisme utopique, en France le communisme icarien de Cabet, en Allemagne le communisme de Weitling. Le mot de socialisme en 1847 désignait un mouvement bourgeois ; le mot de communisme, un mouvement ouvrier. Le socialisme, du moins dans l’Europe continentale, avait ses entrées dans les salons ; le communisme, non pas. Et comme dès lors nous professions très décidément que "l’émancipation des travailleurs devait être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes", nous ne pouvions hésiter un instant sur le nom à choisir. Et il ne nous est jamais venu à l’idée depuis de répudier ce nom.
"Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !".
Des voix en petit nombre avaient répondu à ce cri, lorsque nous le lançâmes dans le monde il y a quarante-deux années, la veille de la première des révolutions de Paris où le prolétariat fit valoir des revendications en son propre nom. Mais le 28 septembre 1864, des prolétaires venus de la plupart des pays de l’Europe occidentale se réunissaient pour former cette Association internationale des Travailleurs, de glorieuse mémoire. Sans doute l’Internationale ne vécut que neuf années. Mais l’alliance éternelle des prolétaires de tous les pays, qu’elle a fonde, demeure vivante. Elle est plus vivace que jamais ; et il ne saurait y en avoir de meilleur témoignage que la journée d’aujourd’hui. Au moment où j’écris ces lignes, le prolétariat européen et américain passe la revue de ses forces militantes mobilisées, et c’est la mobilisation d’une armée unique, qui marche sous un drapeau unique, et qui a un but prochain : la fixation par la loi de cette journée normale de huit heures, revendiquée déjà par le congrès de l’Internationale tenu à Genève en 1866, revendiquée à nouveau par le congrès ouvrier de Paris en 1889 [2]. C’est à ce congrès que fut décidée l’organisation d’une journée internationale du 1er mai, pour l’obtention de la journée de huit heures [3]. Le 1er mai entrait ainsi dans l’histoire du mouvement ouvrier]Le spectacle auquel ils assisteront aujourd’hui fera voir aux capitalistes et aux landlords de tous les pays qu’en effet les prolétaires de tous les pays sont unis.
Pourquoi faut-il que Marx ne soit plus à mes côtés, pour voir de ses yeux cette grande chose [4] !
Londres, le 1er mai 1890.
F.ENGELS "

D’origine alsacienne, Andler n’a jamais accepté l’annexion de l’Alsace par le Reich. Il adhère en 1905 à la S.F.I.O unifiée, mais professe la plus grande méfiance envers la rhétorique unitaire et révolutionnaire, comme envers le marxisme "officiel". Bon connaisseur des réalités d’outre-Rhin, auxquelles il consacre de nombreux ouvrages, il ne se fait pas d’illusions sur l’impérialisme allemand et sur l’internationalisme de la social- démocratie allemande, ce qui l’amène à un violent conflit avec Jaurès en 1912-1913. Évidemment partisan de l’Union sacrée en 1914, il demeure socialiste jusqu’en 1920, puis se consacre à la réintégration de l’Alsace dans le giron français. En 1918, il publie Le socialisme impérialiste dans l’Allemagne contemporaine. Dossier d’une polémique avec Jean Jaurès, (1912- 1913), Paris, Bossard, dans lequel, entre autres gracieusetés à l’égard du marxisme, on peut lire : "Le système de Marx est imposant, mais il est périmé. Il a dévoilé des faits capitaux de l’histoire sociale anglaise. Cela suffit à sa gloire. Les inductions générales qu’il en tire pour l’évolution du capitalisme européen manquent de force probante ; et l’analyse de ce capitalisme est défectueuse dans plus d’un de ses traits. C’est pourquoi elle égare constamment la pratique ouvrière. Serons-nous obligés indéfiniment de vénérer cette Bible écrite dans une algèbre ennuyeuse et erronée ? Il semble que la piété filiale des descendants de Marx considère qu’on ne peut y toucher sans commettre un grave délit." Et encore : "Mais l’irréalisable paradoxe, dont se meurt le socialisme français, c’est que, purement humain dans son idéal, il ait accepté pour doctrine la pensée la plus étroite, la plus haineuse, que le socialisme ait vue, le marxisme."

Notes

[1[Cette même année 1901 est publié à la Bibliothèque internationale des sciences sociologiques, traduit par Léon Remy, l’ouvrage de Karl Marx sur ce procès : L’Allemagne en 1848, Karl Marx devant les jurés de Cologne, Révélations sur le procès des communistes, par Karl Marx, Paris, Reinwald, 1902

[2Réunis à Paris à l’occasion de l’exposition universelle de 1889, les partis socialistes créent la Deuxième Internationale (Internationale ouvrière, ou Internationale socialiste), fondée sur le constat de la lutte des classes et sur la théorie marxiste

[3Le 1er mai 1886, la lutte des syndicats américains avait permis l’obtention de cette mesure dans nombre d’entreprises. Le 3 mai, à Chicago, lors de la grève des usines McCormick en faveur des huit heures, trois ouvriers sont tués. Le lendemain, suite à une provocation sanglante contre la police, cinq anarchistes sont accusés injustement et condamnés à mort

[4Marx est mort en 1883

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP