La Seyne sur Mer

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > Court XXe siècle, 1914 - 1945 > Amérique latine, 1914-1945 > Mariátegui. Le mythe de la « nouvelle génération ». 1928

Mariátegui. Le mythe de la « nouvelle génération ». 1928

mardi 19 février 2019, par René Merle

Une lucidité que les années suivantes n’ont pas démentie

Mariátegui. Le mythe de la « nouvelle génération ».
Le livre est un recueil d’articles publiés en 1928 dans deux revues de Lima par le jeune essayiste et militant socialiste communiste péruvien José Carlos Mariátegui (né en 1894). De 1920 à 1923, exilé par force, il vit en Italie et en France. Il se tient activement au fait de la vie politique et culturelle de ces deux pays, et participe aux luttes des premiers communistes (il connaît Barbusse, il sera présent au congrès fondateur du Parti Communiste d’Italie, PCI, en 1921).
Voici un extrait de l’article Le mythe de la « nouvelle génération », qui témoigne de sa connaissance fine de la mentalité d’une certaine jeunesse française généreuse, au lendemain de 1918, qu’il situe désormais dans le flux et reflux du mouvement révolutionnaire.

« Il existe un sentiment messianique, romantique, plus ou moins répandu dans la jeunesse intellectuelle de l’après-guerre et qui la pousse à avoir une idée excessive, parfois même délirante, de sa mission historique. Ce sentiment exerce une certaine influence sur cette jeunesse qui l’incite à trouver que le marxisme reste relativement en retard par rapport aux exigences et acquis d’une « nouvelle sensibilité ». Tant en politique qu’en littérature, cette expression n’a pourtant que très peu de consistance. Mais cela n’empêche pas que la « nouvelle sensibilité », qui dans l’ordre social et idéologique préfère se nommer « l’esprit nouveau », devient un véritable mythe dont il est grand temps d’entreprendre, sans trop de circonspection, une juste évaluation et une stricte analyse.
La nouvelle génération commence à écrire son autobiographie. Celle-ci se trouve déjà dans la phase des confessions ou, plus exactement, de l’examen de conscience. Et il pourrait être significatif que ces années de stabilisation capitaliste le trouvent inactive. Drieu la Rochelle inaugura ces « confessions ». André Chamson et Jean Prévost [1] furent aussi de vrais résistants. Prévost fut abattu par les nazis lors des combats du Vercors.]] nous racontent, dans des documents de mérite inégal et d’inspiration diverse, leurs expériences de l’année 1919. André Chamson représente en France une jeunesse bien différente de celle qui s’amuse médiocrement en imitant les jeux subtils de Giraudoux et les petites farces de Cocteau [2]. Sa littérature, roman ou essai, se caractérise par une recherche généreuse et sérieuse. André Chamson dans un essai critique et interprétatif et Jean Prévost dans une chronique romancée et autobiographique nous expliquent que la jeunesse française en 1919 n’a pas pu aller au front pour une raison d’âge et s’est alors imposée, de manière précocement mature et grave, l’obligation de prononcer à ses dix-huit ans un jugement sur l’histoire. « On a vu alors – raconte Chamson – toute une jeunesse révolutionnaire, accepter la révolution ou vivant dans l’espoir de son triomphe. » Chamson arrive à prendre un ton de ferveur dans l’exégèse de cette émotion. Mais la contagion de son exaltation ne doit pas perturber la sérénité de notre analyse, justement parce que dans ce processus suivi par la nouvelle génération, nous nous sommes nous-mêmes mis en cause. La vague spirituelle qui a parcouru depuis la guerre les universités et les groupes littéraires et artistiques d’Amérique latine commence dans la même crise qui agite la jeunesse de 1919, contemporaine d’André Chamson et Jean Prévost, dans l’anxiété d’une palingénésie. En tenant compte des diverses conditions de lieux et d’heures, la révolution de 1919 n’est pas un phénomène étranger à notre continent. Chamson observe, à propos de l’esprit révolutionnaire de cette jeunesse, des preuves subjectives en excès. Ses propos indiquent pourtant que cet esprit révolutionnaire, plus qu’un phénomène subjectif, plus qu’une propriété exclusive de la génération de 1919 était le reflet d’une situation révolutionnaire créée en Europe par la guerre et ses conséquences, par la victoire du socialisme en Russie, par la chute des monarchies de l’Europe centrale. Car si la jeunesse de 1919 « acceptait » la révolution ou vivait « dans l’attente » de son triomphe, c’est parce que la révolution a existé dans les faits, avant et au dessus des désirs de ces adolescents, témoins des horreurs et des sacrifices de la guerre.
« Nous attendions la révolution, ajoute le jeune essayiste français – nous voulions être sûrs de son triomphe. Mais, dans la plupart des cas, n’étant pas arrivés à elle par le changement des doctrines nous étions incapables de lui attribuer un sens politique, même pas une valeur sociale bien précise. Ces jeux de l’esprit, ces prévisions des systèmes auraient sans doute trompé notre attente, mais nous voulions plus et du premier coup nous nous étions situés au-delà de cette révolution sociale, dans une espèce d’absolu révolutionnaire. Ce que nous attendions, c’était une purification du monde, une renaissance : la seule possibilité de vivre en dehors de la guerre. »
Ce qui nous intéresse maintenant, en ces moments de critique de la stabilisation capitaliste et des facteurs qui annoncent une nouvelle offensive révolutionnaire, ce n’est pas tant la psychanalyse ni l’idéalisation du pathos de la jeunesse de 1919 que l’éclaircissement des valeurs qu’elle a suscitées et de l’expérience à laquelle elle a servi. L’histoire de cet épisode sentimental que Chamson élève à la catégorie d’une révolution nous apprend que, peu à peu, après que les mitrailleuses de Noske eurent rétabli le pouvoir de la bourgeoisie [3], le messianisme de la « nouvelle génération » a commencé à s’apaiser, renonçant aux responsabilités précoces qu’elle s’était passionnément attribuées dans les premières années de l’après-guerre. La force qui avait maintenu en vie jusqu’en 1923 l’espérance révolutionnaire n’était donc pas la volonté romantique de reconstruction, la tumultueuse inquiétude de la jeunesse en vigile sévère mais la lutte désespérée du prolétariat sur les barricades, dans les grèves, dans les urnes, dans les tranchées. C’était l’action héroïque opérée avec des fortunes diverses par Lénine et sa courageuse avant-garde en Russie, par Liebknecht, Rosa Luxemburg et Eugen Leviné en Allemagne [4], par Béla Kun en Hongrie [5], par les ouvriers de la Fiat en Italie jusqu’à l’occupation des usines [6] et la scission des forces socialistes au Congrès de Livourne. » [7]

Notes

[1Les deux grands intellectuels et auteurs André Chamson [1900-1983] et Jean Prévost [1901-1944

[2Jugement cruel, mais combien juste, sur ces préciosités vaines

[31919 - écrasement de l’insurrection spartakiste allemande par les troupes du socialiste Noske et les Corps francs d’extrême droite

[4Dirigeants communistes allemands abattus par les Corps francs en 1919

[51919, écrasement de la République hongroise des Conseils par une coalition des armées françaises, roumaines, serbes et tchécoslovaques

[6il Biennio rosso, 1919-1920, période de luttes ouvrières et paysannes italiennes à caractère révolutionnaire

[7Mariátegui assista à ce congrès qui vit la naissance du PCI.

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP