La Seyne sur Mer

Accueil > Regards sur le monde contemporain > Grèce > Alexis Tsipras persiste et signe

Alexis Tsipras persiste et signe

jeudi 23 mai 2019, par René Merle

Le reniement définitif de l’όχι (du Non référendaire !)

J’ai, comme vous sans doute, dans mon entourage, des personnes qui reviennent d’un séjour en Grèce, ou qui envisagent d’y aller : « C’est si beau, et c’est si bon marché ! »…
Parlons donc un peu de cette Grèce paradisiaque.

On dit que l’âge rend sage et perspicace. Je dois avouer que je n’en suis pas un bon exemple, car à propos de la Grèce j’ai dû conserver une bonne part de ma naïveté de jeunesse. Naïveté dont je vais faire abondamment état en notes, non par narcissisme, mais pour me confronter à mes illusions d’antan.
À preuve, l’enthousiasme (prudent) avec lequel, comme tant d’autres alors, j’avais salué en janvier 2015 la victoire électorale de la coalition de la gauche radicale Syriza, dirigée par Alexis Tsipras [1]. Mais salué avec la plus grande prudence, je le répète en preuve de mon obstination dans l’inquiétude [2].
Cette victoire entérinait la déroute d’une gouvernance sociale démocrate à laquelle la droite avait bien volontiers passé le bébé de la catastrophe financière, gouvernance socialiste inefficace qui s’était prolongée par un gouvernement d’Union nationale, socialistes et droite confondus. Et Mme Merkel avait clairement signifié à ce gouvernement que les Européens et le FMI ne verseraient pas de nouvelles tranches d’aide tant que la Grèce n’aurait pas accepté la tutelle écrasante de la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international).
Évidemment la sommation allait peser encore plus sur le nouveau gouvernement Syriza.
« Vae Victis », (Malheur aux vaincus), s’écria le Gaulois Brennos en jetant son glaive dans la balance qui pesait la rançon de la reddition romaine…
Le nouveau gouvernement était à la discrétion du vainqueur, dans les pseudo négociations qui suivront l’élection, sauf s’il choisissait de rompre avec l’Euro et avec les structures de l’UE.
Le gouvernement allemand le savait bien, qui se conduisit comme Brennos vis à vis de la Grèce, en refusant plus que jamais toute restructuration de la dette.
Ils avaient vraiment la mémoire courte, ces chrétiens démocrates et sociaux démocrates embarqués dans la même galère gouvernementale, en oubliant qu’en 1953 la RFA n’a dû son salut qu’à l’allègement radical de son énorme dette. Mais vérité au Nord ne saurait être vérité au Sud, dans ces pays bronze-culs de l’Europe. Seuls Die Linke et les Verts sauvèrent alors l’honneur du pays de Gœthe

Je me souviens de l’émotion alors ressentie devant l’intervention de Manoliz Glezos au parlement européen, répondant à la sommation méprisante d’un président social démocrate allemand [3].
Dans un premier temps la Grèce ne plia pas. En juillet 2015, à l’initiative du gouvernement, les électeurs approuvèrent massivement le rejet de la tutelle. J’avais salué cet όχι (Non !) avec enthousiasme, mais encore une fois avec prudence [4].
Bref, j’y croyais encore. Mais avec de moins en moins d’illusions
 [5].

Pour autant, je n’aurais jamais imaginé que Tsipras en définitive passerait aussi rapidement sous ces fourches caudines : « There is no alternative » comme disait Margaret Thatcher (TINA). Pas d’alternative à la domination du pouvoir autoritaire financier assumée par l’Union européenne.

Avant les nouvelles élections législatives de Septembre, et alors que Tsipras avait déjà commencé à lâcher du lest, j’avais suivi avec angoisse les manœuvres de la commission européenne [6].
Je constatais sans surprise le rôle plus qu’ambigu du président Hollande, présenté comme un sauveur [7].
Je constatais alors avec consternation la réaction dichotomique de la gauche de la gauche : où on approuve entièrement le reniement de Tsipras, ou on le stigmatise totalement [8].
Et je ne me faisais guère d’illusion sur les vœux pieux du parti de gauche et du PCF [9].
En dépit des messages de soutien à Syriza émanant de la gauche de la gauche, la colonisation de la Grèce devint un fait accompli et le reniement de Tsipras fut présenté comme une mesure de bon sens devant l’inéluctable.

Où en sommes-nous aujourd’hui ?
Tsipras persiste et signe


À quelques jours des élections européennes, il accorde une interview au Financial Times et envisage l’accélération des réformes qui ont ruiné les retraités, mis à bas la santé publique, livré le pays aux privatisations et aux investisseurs étrangers.

Financial Times
Marianne
Comparaison n’est pas raison, mais on peut se demander ce qu’il adviendrait si l’équivalent de Syriza arrivait aux affaires dans un pays de l’UE. Quels seraient ses moyens de défense contre l’offensive inévitable de la Troïka ? Ses dirigeants éviteraient-ils une palinodie à la Tsiras ?
En attendant, et pour en revenir aux élections européennes, après avoir reçu lu attentivement les propositions des formations la gauche de la gauche (c’est-à-dire celles qui ne sont pas sociales-démocrates), je ne doute pas que leurs députés proposent et fassent avancer des mesures positives, mais je ne peux que me demander, comment, au lendemain du scrutin, leur petite minorité pourra enfin obtenir les indispensables modifications de structures de l’UE. On peut douter que leur présence au Parlement européen, aussi souhaitable soit-elle, puisse y suffire. Les enjeux se traiteront alors, peut-être, sur d’autres terrains.

Notes

[1Voici ce que j’écrivais au lendemain de l’élection : La victoire de Syriza.
Écrasés et humiliés par la politique d’austérité imposée par la Troïka, les Grecs ont donc donné une imposante majorité (relative) à Syriza.
Dans sa dignité retrouvée, souhaitons au peuple grec beaucoup de courage, car il en faudra, pour que les dirigeants de Syriza aient la volonté (et la possibilité) de mettre en œuvre leur programme.
Nul doute que par la pression frontale ou par les tentatives de dévoiement et de corruption, ceux qui avaient mis ainsi la Grèce à genoux ne tentent de faire échouer l’entreprise.
Les Grecs ne l’ignorent pas.
Ils savent comment les USA ont organisé et soutenu le coup d’État militaire qui, en 1973, mit fin dans le meurtre et la torture à l’expérience démocratique chilienne.
Ils savent comment la Réaction et la Social-Démocratie européennes ont fait échouer « en douceur » la Révolution portugaise des Œillets de 1974.
Ils savent comment l’OTAN, avec son bras armé clandestin Gladio, n’a pas hésité à peser sur la vie politique italienne des années 1970-1980, afin d’éviter toute expérience gouvernementale de gauche.
Ils savent comment, par de véritables coups d’État « légaux », ont été bafouées les libres décisions populaires concernant l’Europe, et notamment le vote du peuple français rejetant le projet de constitution européenne en 2005.
Ils savent aussi, et surtout, comment « les marchés » sont et seront impitoyable, financièrement, économiquement, pour que rien ne change vraiment.
Le peuple grec, quoiqu’en disent de minables commentateurs, est un peuple fier. Il a montré son courage en se libérant de l’occupation fasciste et nazie, puis en luttant longtemps les armes à la main contre l’intervention britannique qui imposa le retour à la monarchie. Il a encore montré son courage en se débarrassant en 1974 de la terrible dictature des Colonels, instaurée par le coup d’État de 1967.
Nul doute qu’il saura manifester une fois de plus ce courage patriotique et politique.
Mais il aura besoin de la solidarité de tous les démocrates. À cet égard, on peut dire que nos socialistes français sont au pied du mur. Choisiront-ils d’aider l’expérience Syriza, ou préfèreront-ils une fois de plus de tuer l’espérance en se couchant aux pieds de Mme Merkel ?

[2Voici encore ce que j’écrivais encore au lendemain de l’élection : Le 25 janvier a marqué un point de rupture sans précédent au devenir politique tant de la Grèce que de l’Europe. Pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale en Europe, un parti de la gauche radicale a réussi à accéder au gouvernement et cela dans des conditions d’une crise économique, politique et sociale généralisée.
En effet, et c’est bien ici que le bât blesse. Car toute l’expérience historique (de la Grèce de 1946 à l’Indonésie de 1965, du Chili de 1973 à l’Italie des années de la Tension et à la France de 1981) montre que les classes dominantes, (au plan national et au plan international), par la terreur la plus abjecte ou par l’utilisation de courants « réformistes », n’ont jamais accepté que s’affirment des forces de changement et que se mettent en place des gouvernements portant atteinte aux intérêts capitalistes.
On se demande bien par quel miracle il n’en irait pas de même aujourd’hui.
Ce qui ne signifie en rien, bien évidemment, qu’il ne faille pas travailler pour la mise en œuvre d’une politique de changement, mais à la condition essentielle de ne jamais sous-estimer l’adversaire et de ne jamais prendre ses désirs pour des réalités. Orphée domptait les fauves par son chant, mais aujourd’hui on ne lutte sans doute pas avec des fauves avec nos seules incantations... »

[3Au Parlement Européen, Manolis Glezos (héros de la résistance grecque antinazie) a répondu en grec ancien et en latin au discours outrageux de Martin Schulz (Président du Parlement Européen, social-démocrate), en citant Euripide et Saint Thomas d’Aquin :
« Πρῶτον μὲν ἤρξω τοῦ λόγου ψευδῶς, ξένε, ζητῶν τύραννον ἐνθάδ᾽· οὐ γὰρ ἄρχεται ἑνὸς πρὸς ἀνδρὸς ἀλλ᾽ ἐλευθέρα πόλις. δῆμος δ᾽ ἀνάσσει διαδοχαῖσιν ἐν μέρει ἐνιαυσίαισιν, οὐχὶ τῷ πλούτῳ διδοὺς τὸ πλεῖστον ἀλλὰ χὠ πένης ἔχων ἴσον ».
« Étranger, tu as débuté par une erreur, en cherchant un tyran dans ces lieux. Cette ville ne dépend pas d’un seul homme, elle est libre ; le peuple y commande à son tour, et les magistrats s’y renouvellent tous les ans ; la prépondérance n’y appartient pas à la richesse, et le pauvre y possède des droits égaux ».
Euripide, Les suppliantes, traduction M. Artaud.
« Timeo hominem unius libri »
« Je crains l’homme d’un seul livre ».
Saint Thomas d’Aquin.

[4J’écrivais alors : « Quel beau coup de pied aux fesses de la troïka ! Bien sûr, demain, dans le cadre actuel de l’UE et de ses diktats, et malgré la relance de la négociation, il sera bien difficile pour Syriza de réaliser son programme de progrès social et démocratique.
Mais ne boudons pas notre plaisir.
Souhaitons déjà que le peuple grec avec son NON ne se fasse pas voler sa victoire comme la droite et les socialistes réunis nous ont volé la notre après le NON de 2005.
Et mesurons quelle leçon de courage et de combativité ce peuple donne aux autres peuples d’Europe, jusqu’ici pour la plupart manipulés, abusés, voire résignés ou complices. Mesurons l’onde de choc qui ne va pas manquer de secouer l’Espagne, le Portugal, l’Italie et, qui sait, la France ? »

[5J’écrivais déjà le 1er mars 2015 :
« Comment mettre fin à une expérience de gauche qui ne dispose que d’une majorité relative ?
Comment y mettre fin "en douceur" ? Et bien, en l’étranglant financièrement le plus démocratiquement du monde. C’est le cas de la Grèce aujourd’hui, où il semble bien que Syriza, le dos au mur malgré une négociation courageuse, soit contraint (e ?) de passer sous les fourches caudines de la Troïka (FMI, BCE, Commission européenne), au grand plaisir du vrai maitre de l’Europe, le cynique attelage allemand (chrétiens démocrates – sociaux démocrates), avec l’aval de notre président et du commissaire socialiste européen Moscovici.
Sans lire dans le marc de café, on peut imaginer que ces maitres de l’Europe imaginent (espèrent ?) que, profitant de la désillusion populaire, la majorité qui n’a pas voté à gauche opèrera en Grèce une de ces révolutions dites « de couleur », que les Occidentaux et particulièrement les USA ont su si bien susciter dans les pays de l’ex-bloc soviétique… Révolution qui serait d’ailleurs gratifiée d’un rapide allègement de la fameuse dette, tout étant bien qui finit bien.

[6J’écrivais alors : Capitulation grecque ?
Eh bien, ça n’a pas trainé ! Drivé par François Hollande et les conseillers français, Alexis Tsipras a proposé à l’UE ce qu’il faut bien appeler une capitulation, en échange d’une aléatoire mais indispensable restructuration de la dette.
Ainsi semblent se réaliser les prévisions les plus pessimistes du KKK (Parti communiste grec) qui avait refusé de participer au scrutin en dénonçant l’impossibilité de mettre fin à l’austérité dans le cadre des oukases européens. La Troïka veut mettre la Grèce à genoux, pour signifier aux peuples qui pourraient en être tentés qu’on ne brave pas impunément sa dictature.
Cependant, rien n’est encore joué, le débat au parlement grec cet après-midi et les jours qui viennent permettront sans doute d’y voir plus clair.


[7J’écrivais alors : « On croit rêver... Du PS à Pierre Laurent, on salue notre Président qui a su s’opposer au diktat allemand, éviter le Grexit, et de ce fait, sauver la Grèce, l’Europe et surtout l’Euro... Bigre ! Le soi-disant compromis concocté à quatre a bien pourtant comme résultat de placer la Grèce sous tutelle (« Le gouvernement doit consulter les institutions européennes et convenir avec elles de tout projet législatif dans les domaines concernés dans un délai approprié avant de le soumettre à la consultation publique ou au Parlement », dit l’accord), de la condamner à rembourser éternellement sans possibilité véritable de relancer son économie, sinon par prise en main coloniale d’achats et investissements étrangers, principalement allemands. La gentille France a fait passer en douceur ce que la méchante Allemagne voulait obtenir par la trique...
Ceci ne signifie pas, bien évidemment, qu’il n’y ait pas des antagonismes masqués, et marqués, dans le soi-disant indissoluble couple franco-allemand. Mais, en l’occurrence, les négociateurs allemands et français se rejoignaient sur la nécessité de maintenir ad vitam eternam la dictature de l’Euro. Les négociateurs français devraient pourtant réaliser ce que tout le monde sait, à savoir que cette dictature de l’Euro est génératrice d’une austérité que, après l’avoir imposée à la Grèce, l’Europe allemande imposera à l’Italie, à l’Espagne, au Portugal... et à la France : on les sommera à leur tour d’éponger leurs dettes et de respecter impérativement les directives européennes concernant le critère de déficit public fixé à 3 % du PIB. Au grand dam de notre indépendance nationale, de notre système de protection sociale et sanitaire, et de nos services publics... Et sans doute sous les applaudissements des commentateurs serviles qui depuis des semaines, de JT en JT, de débat en débat, nous expliquent qu’il n’y a pas d’autre alternative et que l’horreur d’un gouvernement vraiment de gauche ne saurait être tolérée... » »

[8J’écrivais alors : De l’art et la manière de faire parler l’exemple grec.
Par messages, blogs et journaux de la gauche de la gauche, je reçois de bien contradictoires analyses de l’exemple grec.
D’un côté, l’on me dit que la cause est entendue : l’Eurogroupe non élu et dictatorial a balayé l’expérience démocratique grecque, histoire de bien signifier à qui aurait voulu s’en inspirer qu’on ne badine pas avec les règles du libéralisme européen. Il ne reste donc aux peuples qui voudraient se libérer de ce carcan qu’à le quitter, en reprenant pleine et entière souveraineté.
Horreur, me dit-on d’un autre côté : l’expérience grecque montre justement qu’une tentative de libération dans le seul cadre national ne peut pas réussir ; pis, que le remède est pire que le mal. Il faut donc œuvrer pour modifier les règles du jeu au plan européen, en mobilisant et unissant les forces démocratiques antilibérales. D’ailleurs, et même en Grèce, le peuple est attaché autant à l’Europe qu’à l’Euro… Et puis, ajoute-t-on, il ne faudrait quand même pas camper sur les terres du Front national…
Je suppose, amis lecteurs, que vous êtes aussi comptables de ce même écartèlement insoluble.
On peut certes s’en dégager en se disant que, de toute façon, la gauche de la gauche, toutes chapelles réunies, ne pèse guère sur le jeu politique français, où les deux partis dits de gouvernement s’entendent justement pour accepter les règles de l’Eurogroupe ; et que cette gauche de la gauche n’intéresse nos amis socialistes que dans la mesure où elle peut leur apporter le petit plus indispensable dans un second tour présidentiel… On peut donc cette gauche de la gauche discuter du sexe des anges, et singer le penseur de Rodin, pendant que les gens sérieux, j’entends ceux qui sont aux affaires (au triple sens du mot) décident pour nous…

[9J’écrivais alors : « Je suis allé voir du côté du PCF qui, contre l’austérité en Grèce et ailleurs préconise un Fonds européen pour les services publics et un crédit des banques au service de l’emploi, trnsformant
 à la fois la demande et l’offre en Europe, tout autrement que par les marchés financiers ». Et j’ajoutais : « Pour que ces mesures soient acceptées et mises en place, il faudrait que la BCE les accepte, et que les états membres de la zone euro l’y incitent vigoureusement. Or l’on sait que la BCE, de fait, ne dépend que d’elle-même, c’est-à-dire de fidèles de la politique d’austérité, et que les états européens, à l’instar du chef de file allemand, se soucient comme d’une guigne des propositions du Parti de la Gauche européenne (dont Syriza et le Parti communiste français font partie). L’appel aux « gentils » présumés, comme Hollande et Renzi, est particulièrement vain, car ces réformistes sociaux-démocrates se sont en fait toujours couchés devant la Troïka. Comment donc faire évoluer cette Europe verrouillée ? Certes, dans plusieurs pays européens, les forces qui la contestent à gauche ne sont pas négligeables, mais ce n’est pas le cas, et loin de là, dans la majorité des pays. Et, de toute façon, en cas de victoire électorale de Podemos, par exemple, la Troïka montrera une fois de plus qu’elle piétine les décisions du suffrage universel, comme elle l’a fait depuis les NON de 2005 à la Constitution européenne, jusqu’aux derniers votes grecs… Il est clair que dans ce rapport de force, le Parti de la Gauche européenne doit se munir d’autres atouts que la proposition polie… »

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP