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Assassinat et obsèques de Tahar Acherchour, 1936

mercredi 29 janvier 2020, par René Merle

Quand se nouent question sociale et question nationale



Le 24 novembre 1936, le quotidien communiste l’Humanité titre sur trois colonnes, en première page : "Aux savonneries Cusimberghe, à Clichy, à la tête d’une bande fasciste armée un patron assaille ses ouvriers et fait feu sur eux. Il en abat un sous ses balles. Sept autres sont blessés à coups de matraque". Sous le titre, une photo de la victime, Tahar Acherchour, sur son lit d’hôpital. Un éditorial de Paul-Vaillant Couturier, rédacteur en chef, dénonce cette agression contre des travailleurs en grève qui occupaient leur usine, agression dont il rend responsable l’organisation patronale de briseurs de grève "Le Rassemblement français", et naturellement le patron auteur du coup de feu, présenté comme le trésorier de la 18e section des Croix de Feu [1] : "Il s’agit d’un meurtre de classe froidement accompli" [2].
Le lendemain, 25 novembre, sous le titre : "Le coup de force des usines Cusimberghe. Des preuves accablantes contre l’usinier assassin et ses complices fascistes", le journal dénonce les mensonges de la presse de droite, qui disculpe l’auteur des coups de feu. Une photo des ouvriers occupant l’usine montre, à l’évidence, que la plupart d’entre eux sont des travailleurs nord-africains, fait que ne relève pas pour l’heure le journal. La victime a reçu onze blessures abdominales, et son état est très sérieux. "Le blessé put encore, hier matin, recevoir la visite de notre camarade Honel [3], qui l’a trouvé très lucide et animé d’un stoïcisme admirable, quoiqu’il soit affaibli. Il a encore répété à notre camarade : "Je pense aux copains à l’usine. Il faut qu’ils tiennent ; il faut qu’ils aient la victoire". Ces paroles, rapportées aux grévistes, ont profondément ému ces derniers."
Le jeudi 26, le journal titre en première page : "Tahar Acherchour est mort de la balle patronale. Châtiment exemplaire pour l’assassin et ses complices fascistes ! L’Union des Syndicats prend à sa charge les obsèques. Dimanche les travailleurs feront une grandiose escorte au corps de leur frère nord-africain" [4].
Sous la photo de la victime, un article de Paul-Vaillant Couturier :
" Une nouvelle victime au tableau de chasse du colonel comte de La Rocque [5]. L’ouvrier algérien Acherchour est mort des blessures provoquées par les balles tirées sur lui par le patron Cusimberghe, trésorier de la 18e section des croix de feu. [...] Les diviseurs de Français sont en train d’organiser la guerre civile au sein des usines. Ils se croient tout permis, surtout parce que leurs chefs poursuivis n’ont pas été coffrés comme ils auraient dû l’être. Résultat : les campagnes de calomnies et la mort de Salengro [6], le sabotage de la reprise économique et des lois sociales, les grèves qui en résultent, les morts et les blessés que nous déplorons, l’insécurité intérieure et extérieure. Il est temps d’en finir !
Derrière le cercueil d’Acherchour, ce ne sera pas seulement Paris qui défilera mais ce sera aussi l’Afrique du Nord, le long cortège de ceux - ouvriers marocains, algériens, tunisiens - qui croient en la France du Front populaire, qui maudissent le fascisme qui vient encore de tuer un de leurs frères, le fascisme qui, là-bas, dans leur pays, prépare ouvertement une armée Franco [7] contre la République pour mieux asservir et exploiter leur race [8]...
Châtier l’assassin est nécessaire, mais, plus que tout, il est urgent de rendre impossible la répétition du crime... Répétons-le : ce que cherchent les fascistes, ce qu’ils veulent, c’est, à coups d’attentats et de représailles, instaurer une guerre civile larvée en France. C’est la méthode qui a réussi aux nazis et qui a amené l’avènement du führer. Les ouvriers de France ne tomberont pas dans la provocation. Mais ils exigent que des mesures soient prises pour l’écraser dans l’œuf. Il y a là une tâche immédiate qui incombe à notre nouveau ministre de l’intérieur, le camarade Marx Dormoy [9]
P.VAILLANT-COUTURIER. "
Le vendredi et le samedi, le journal publie, en première page toujours, les appels à la participation aux obsèques, dimanche 29.

Le dimanche matin, le journal publie en première page l’appel de l’Union des Syndicats ouvriers de la région parisienne à tous les travailleurs : ils accompagneront à partir de 14 h. le corps d’Acherchour de la maison des Syndicats, rue Mathurin Moreau, à la gare de Lyon, d’où il regagnera sa terre natale. L’article est accompagné d’une photo des conseillers généraux communistes de la Seine, auprès de la dépouille mortelle, exposée à la Maison des Syndicats. Derrière le cercueil, une grande tenture est frappée de l’emblème de l’Étoile nord-africaine [10]. "Au milieu de toutes ces marques de sympathie des travailleurs de la région parisienne, la garde d’honneur est là, immobile, impressionnante ; car on voit à côté des camarades algériens, des Indo-Chinois et les représentants des travailleurs nègres [11]. C’est devant ces hommes de races si différentes, mais unis par leur idéal de justice humaine et de progrès social, que va défiler le Paris ouvrier, populaire et républicain."
L’ordre prévu pour le défilé précise : " Premier groupe. - Les Nord Africains (concentration boulevard de la Villette, tête place du Combat), avec leurs drapeaux [12]. Une autre est une vue en perspective du boulevard Parmentier, noyé par un océan de casquettes ouvrières. Suit un éditorial de Marcel Cachin [13] :
"Un très modeste manœuvre d’une usine de produits chimiques de Clichy a été lâchement assassiné par un fasciste chef d’industrie. La victime est un pauvre arabe chassé de la Kabylie [14] par la misère et venu à Paris pour gagner le pain de sa famille qu’il a laissée en Afrique. Acherchour est l’un de ces travailleurs indigènes que le capitalisme français occupe chez nous aux tâches les plus ingrates pour de bas salaires.
Contre lui et ses camarades nord-africains, la presse fasciste répand ses plus méprisantes insultes depuis que ces hommes s’éveillent à la vie syndicale et se mêlent aux luttes revendicatives de leurs frères français de la C.G.T. Et un jour est venu où l’employeur de ces malheureux a prémédité de tirer sur eux froidement, selon les procédés des nazis, car les hitlériens français de La Rocque et de Doriot [15] ne diffèrent nullement de leurs congénères du Reich.
C’est alors que se produit une grandiose réaction du peuple ouvrier parisien. Aux obsèques du manœuvre kabyle accourent 200.000 prolétaires de la ville immense qui suivent sa dépouille et envahissent les avenues de la métropole. Ah ! quelle sévère leçon pour les maîtres du jour ! Les travailleurs sont là, émus et frémissants, aux côtés de leur pauvre camarade tombé dans la lutte. Ils ont fermé l’oreille aux bestiales excitations raciales, aux préjugés antihumains de la classe dirigeante ; ils n’obéissent qu’aux sollicitations de leur cœur fraternel et à leur sympathie de classe.
C’est ainsi un très grand événement qui s’est passé hier dans les rues du 11e et du 12e arrondissements de Paris. C’est l’affirmation d’une solidarité profonde entre les travailleurs de la France et des colonies que le capitalisme essaie de jeter les uns contre les autres. C’est l’union des ouvriers de races diverses, c’est la fraternité réalisée dans ce moment de lutte sévère contre les ennemis les plus implacables.
Le corps d’Acherchour va être rendu aux siens par les soins de la C.G.T. dont il était un adhérent fidèle. Il est en route pour Alger et pour la Kabylie. Là-bas, ses compatriotes asservis apprendront que le peuple, le vrai peuple de France est de cœur avec eux dans leur deuil. Ils sauront que Paris ouvrier a réservé à leur frère les obsèques plus solennelles et plus émouvantes qu’à un grand du monde !
Ils sauront que notre parti communiste communie avec eux dans leur douleur, et aussi dans les espérances de la libération qu’il assurera aux travailleurs du monde entier.
Marcel CACHIN."

On lit en page 2, sur trois colonnes, le récit lyrique des obsèques. Pour mieux en comprendre le ton, il ne faut pas imaginer le journal tel qu’il a pu être dans les années d’après 1947, véritable bulletin du P.C.F, à faible diffusion, ni ce qu’il est aujourd’hui (où il a abandonné son label communiste). L’Humanité de Vaillant-Couturier, journal clairement communiste, est alors un très important quotidien, tant par son contenu journalistique que par son très vaste lectorat populaire. Il était particulièrement courageux de proclamer ainsi, de façon insistante, la solidarité des prolétaires français et immigrés, à l’intention d’une population hélas grandement contaminée par l’idéologie colonialiste et l’esprit de supériorité raciste qui l’accompagnait.

"13h 45. La place et les avenues qui rayonnent tout autour sont maintenant toutes frémissantes d’une multitude qui débouche de toutes parts. Des bouches du métro, des autobus, des vieilles rues qui serpentent autour de l’hôpital Saint-Louis et remontent vers les Buttes-Chaumont, surgissant par groupes compacts, des hommes, des femmes, des enfants remplissent le boulevard de la Villette et la place du Combat.
Tous, suivant docilement les indications du service d’ordre, se rangent le long du large trottoir. Des pancartes, des banderoles et des étendards jaillissent de partout et prennent place.
Les groupes se forment, le cortège s’ordonne. Tandis que partout des vendeurs circulent vendant l’insigne de la journée, de cette journée entièrement dédiée par le peuple de Paris à la mémoire de Tahar Acherchour, de cette journée en laquelle tous les cœurs et toutes les pensées des travailleurs de la capitale battent et se tendent unanimes en un hommage fraternel, en une affirmation d’union pour la lutte, vers les 18 millions d’Arabes de l’Afrique du Nord.
Et comme pour souligner encore plus la signification profonde de cette journée de deuil et de colère, mais aussi de lutte et d’espérance, voici que, roulant et se répercutant en échos mais sur les hautes falaises des vieilles maisons noires du faubourg, des acclamations jaillissent et des applaudissements battent, à l’adresse des délégations d’ouvriers nord-africains qui, maintenant, arrivent sans cesse.
Combien sont-ils ? 10.000 d’abord, puis 15.000, 25.000, plus peut-être ! Leurs visages bronzés, aux traits rudes, sont peut-être différents des visages de leurs frères parisiens, mais dans les yeux de ces derniers comme dans les yeux des travailleurs nord-africains brille la même flamme de douleur, de colère et de volonté de lutte. Et la même fraternité les unit. Le peuple de France sait ce que signifie le coup de feu de Clichy : ce n’est pas seulement sur un homme que le fascisme a tiré le 25 novembre, mais sur les peuples français et nord-africain étroitement unis.
TOUT UN PEUPLE EN MARCHE
La place est maintenant complètement envahie, et les files affluent au loin dans le boulevard de la Villette.
Voici le corbillard, précédé d’un haut char à fleurs.
Celui-ci est rapidement recouvert de magnifiques couronnes. D’autres couronnes, d’autres gerbes seront portées à bras d’homme, tellement il y en a.
Mais la rumeur montant des groupes s’atténue soudain ; le cercueil vient d’être sorti de la salle d’exposition pour être placé dans la voiture mortuaire. Tous se découvrent, bien des yeux sont mouillés de larmes contenues, tandis qu’une forêt de salut jaillit.
Il est exactement 14 heures.
La tête débouche dans la rue Claude-Vellefaux.
Voici les délégations syndicales. Henri Raynaud, Guiraud et Gourdault, de l’Union départementale des syndicats de la Seine : Poulmarch, Rosarde, Van den Bosch, Aubert, de la fédération des produits chimiques ; Couëgnas, Carasso, Poupon, du syndicat.
Un groupe émouvant s’avance maintenant. Les ouvriers de chez Cusimberghe, conduits par Honel, député communiste de Clichy-Levallois ; Nalis, conseiller général ; Breuil et Carpentier, conseillers municipaux de Clichy.
Derrière, le char à fleurs, précédé d’un groupe compact de drapeaux rouges, dont les plis lourds retombent dans l’air froid, une double file. Longuement acclamés, voici notre camarade Cachin, Monmousseau, Vaillant-Couturier, Gardette, puis Racamond, secrétaire de la C.G.T., et Timbault, de la fédération des métaux.
Derrière le corbillard, deux délégués de l’usine Cusimberghe et le cousin du disparu.
La foule émue, massée sur les trottoirs en rangs épais, se découvre.
TOUT LE PARIS DES USINES...
Tout le Paris des usines vient derrière, ouvriers français et nord-africains fraternellement confondus.
Tous marchent derrière les drapeaux et les banderoles de leurs sections syndicales d’usine ou d’atelier.
Voici ceux de chez Renault, de chez Brandt, de la S.O.M.U.A. de l’usine Carbene.
Aussi loin que le regard peut porter, on les voit s’agiter frémissant au-dessus de la masse en mouvement.
Des mots d’ordre ardents jaillissent de cette foule, à laquelle une autre foule répond et répondra tout au long de l’immense parcours par l’avenue Parmentier et l’avenue Ledru-Rollin.
 Nous vengerons notre camarade ! - Des avions, des canons pour l’Espagne, car, du fond de sa douleur, ce peuple comprend bien que ceux qui assassinent le peuple espagnol en lutte et ceux qui ont tué l’ouvrier Acherchour sont les mêmes.
Nous notons au passage quelques pancartes émouvantes, comme celle des monteurs électriciens en lutte, de chez Lebaudy. Ceux-là aussi sont vigilants pour sauver leur pain et leur droit à la vie !
Voici les banderoles de l’Étoile nord-africaine, du Secours populaire de France, des Indochinois. Une pancarte illustrée unit dans le même souvenir la mémoire de Tahar et des martyrs des 9 et 12 février 1934.
Partout, de ces délégations qui passent dans les chants et dans les acclamations, jaillit le témoignage de la solidarité et de la fraternité internationale des travailleurs.
VIVE CACHIN !
Nous remontons le cortège. Il s’étend sur plus d’un kilomètre et demi et, sur les trottoirs, la foule qui salue et qui reprend chants et mots d’ordre, se masse toujours plus compacte au fur et à mesure que l’on avance.
Au coin de la rue Fontaine-au-Roi, place Voltaire, le spectacle est saisissant. La foule s’étend à perte de vue dans le jour gris qui déjà décline.
Notre vénéré camarade Cachin est l’objet d’ovations ferventes et sans cesse renaissantes.Vive Cachin ! Vive Cachin ! Vive le Parti communiste !
Mêlés à la foule, et tandis que les acclamations montent, nous recueillons les réflexions de plus d’un parmi les travailleurs massés sur le passage du cortège. Ils s’étonnent en acclamant notre vénéré camarade qu’aucun des dirigeants importants du Parti socialiste et qu’aucun ministre ne soit là. [16].
Mais le cortège avance toujours. Partout dans l’enthousiasme, mais aussi dans l’ordre. La foule qui est venue sait toute la signification de cette journée et relève par des huées méprisantes, mais en s’abstenant de tout geste de violence, les provocations de quelques goujats fascistes qui lâchement de certaines fenêtres, insultent le mort en tendant le bras.
Mais voici maintenant le boulevard Diderot puis, tout de suite après, les grilles de la gare de Bercy. La tête du cortège pénètre et emplit rapidement le large terre-plein au fond duquel est rangé le wagon mortuaire.
Et, tandis que des dizaines de milliers de travailleurs, restés dehors, emplissent d’une rumeur étouffée et puissante ce quartier retiré, des milliers de têtes se découvrent autour du char funèbre. Un silence lourd et poignant. Le dernier adieu des travailleurs de Paris.
LES DISCOURS
Poulmarch et Rosarde, au nom de la fédération et du syndicat des produits chimiques adressent un dernier adieu à l’ouvrier algérien assassiné dans la lutte.
Après eux, un délégué de l’Étoile nord-africaine prononce une allocution émouvante :
— Le sang de Tahar scellera encore plus l’union des peuples de l’Afrique du Nord avec le peuple de France ! Ensemble, ils se libéreront de leurs ennemis communs !
Après lui, Henri Raynaud, au nom de l’Union des syndicats de la région parisienne, après avoir salué la victime, dénonce le patronat rapace, seul auteur, seul responsable des désordres, seul complice de cet assassinat.
— L’Union des syndicats, dit-il, en défendant particulièrement les revendications de tous les travailleurs sans distinction de race, lutte énergiquement pour briser les chaînes qui pèsent sur les peuples nord-africains. ELLE LUTTE POUR LA SUPPRESSION DU CODE DE L’INDIGÉNAT [17], le bénéfice des allocations familiales et des congés payés pour les Nord-Africains au même titre que pour les ouvriers [18] ! Le peuple de France n’a rien à voir avec certains Français qui, comme le patron Cusinberghe, assassinent leurs ouvriers.
Les acclamations montent, ferventes, de la foule profonde des ouvriers algériens et français.
MONMOUSSEAU [19] PARLE...
— Je prie la famille de notre cher camarade Tahar Acherchour de bien vouloir accueillir nos condoléances, ainsi que la C.G.T., l’Union des syndicats de la Seine, la Fédération et le syndicat des produits chimiques, déclare notre camarade au nom de notre Parti.
Puis il lance :
— Acherchour est tombé en défendant l’esprit des lois républicaines ! Ses assassins sont ceux de Jaurès, de Pressard, de notre ami Fontaine et de Roger Salengro comme ceux du peuple espagnol.
Puis il continue, très applaudi :
— Le meurtre de Tahar et la rupture des pourparlers avec la C.G.T. par le patronat s’enchaînent, mais cet assassinat doit être le dernier.
Et après avoir montré le seul souci qui guide notre parti de lutter pour que soient respectées les lois sociales et républicaines, il termine très acclamé :
— Il suffit pour cela que le Front populaire tout entier, ses organisations syndicales, ses Partis et le gouvernement issu du suffrage universel prennent en main, et ensemble, la cause du peuple, l’instrument des lois et de la Justice en châtiant les responsables de la rébellion, de l’assassinat et du désordre. C’est ainsi, c’est seulement ainsi que nous te vengerons, Tahar Acherchour toi, les tiens, et tes frères qui sont les nôtres.
Après lui, le camarade Racamond, au nom du bureau confédéral de la C.G.T., au nom des cinq millions de syndiqués, adresse un dernier adieu à Tahar Acherchour.
Honel, député communiste, rappelle de façon poignante que les dernières pensées de la victime furent pour soutenir ses frères en lutte pour les exhorter à tenir tête au patron rapace ennemi de leur pain et de leur vie.
Personne ne soit plus parler. Mais d’immenses acclamations montent de la foule qui, avec insistance, réclame notre camarade Cachin. Vive Cachin ! Nous voulons l’entendre ! Pendant plusieurs minutes, une puissante et fervente rumeur roule et monte... Alors, notre camarade fait signe qu’il va parler. Dans le silence qui s’est fait, il prononce une brève et émouvante allocution. Après avoir salué la victime il termine :
"Je voudrais que jusqu’au plus profond de l’Afrique du Nord, jusqu’au plus modeste gourbi, jusqu’au plus lointain village perdu là-bas, l’on apprenne qu’aujourd’hui, à Paris, plus de 200.000 travailleurs ont accompagné à sa dernière demeure leur frère de travail et de souffrance. Que tout le peuple nord-africain sache que nous sommes avec lui de tout cœur et que nous travaillons plus énergiquement que jamais à assurer sa libération et celle du peuple de notre pays par le communisme [20]."
C’est fini. Tandis que l’on referme les lourdes portes du fourgon mortuaire, où s’amoncellent autour du cercueil fleurs et couronnes, hommages du peuple de Paris, la foule immense s’écoule, frémissante et recueillie, dans la nuit maintenant tombée.
Une délégation composée des camarades Monmousseau, Van den Bosch, Ernoult, accompagne le corps jusqu’en Algérie, jusqu’à sa demeure dernière, dans le petit cimetière de Sidi-Aïch, au fond de la Petite-Kabylie [21]
Le peuple d’Algérie saura ainsi que le souvenir du martyre de Tahar Acherchour, vivra impérissable dans le cœur du peuple de France et restera présent dans toutes ses luttes vers sa libération et la libération des peuples nord-africains ses frères."

Ainsi, en quelques jours, de façon quelque peu inattendue, à la lutte sociale et à la lutte antifasciste, s’était mêlée la question coloniale. De l’affirmation de la solidarité de classe des travailleurs français et des travailleurs immigrés, particulièrement exploités, le journal communiste était passé à l’affirmation de la légitimité des aspirations à la libération des peuples nord-africains. Mais quelle forme aurait cette libération ? Le journal s’en tient, on la vu, à la renvoyer à un avenir communiste commun à la France et au Maghreb. Lié par la solidarité politique du Front populaire à ses partenaires socialistes et radicaux, le P.C.F ne peut ou ne veut rien dire de plus précis. D’autant que le très modeste projet de loi Blum-Violette (voir plus haut) s’enlise dans cet automne 1936, et n’aboutira jamais. Peu après, en janvier 1937, l’Étoile nord-africaine sera à nouveau dissoute, mais par le gouvernement du Front populaire cette fois. C’est alors que Messali Hadj fondera le Parti Populaire Algérien, partisan de l’autonomie totale au sein de la République française. On connaît la suite...

Notes

[1Les Croix de feu, ligue d’anciens combattants nationalistes d’extrême droite : le mouvement avait été dissout en juin 1936 par le nouveau gouvernement du Front Populaire

[2La dénonciation de la violence anti-ouvrière et anticommuniste des Ligues est un thème récurrent du P.C.F : dans son rapport au VIIIe congrès du P.C.F, en janvier 1936, Maurice Thorez saluait la mémoire de Albert Perdreaux, tué par les Jeunesses patriotes, le 12 février 1934 à Chaville ; Joseph Fontaine, assassiné par les Camelots du roi le 11 avril 1934 à Hénin-Liétard ; Jean lamy, assassiné le 15 mai 1934 par les jeunesses patriotes sous les ordres du factieux Trochu, chef du Front national à Montagis ; Paul Dejean, assassiné en mai 1935 par les camelots du roi à Toulouse ; Marcel Cayla, assassiné en juin 1935 par les croix de feu à Moissac". Bien d’autres violences avaient suivi en 1936.

[3Député communiste de Clichy

[4C’est la première mention de l’origine algérienne de la victime

[5Dirigeant des Croix de feu

[6Victime d’une infâme campagne de calomnies venant de l’extrême-droite et de la droite qui ne lui pardonnaient pas la dissolution des ligues, le ministre de l’intérieur venait de se suicider le 17 novembre

[7Franco venait de déclencher la rébellion contre la République, avec des troupes de choc "indigènes" recrutées dans le Maroc espagnol

[8Le mot est employé alors communément et sans volonté péjorante

[9René Marx Dormoy, dirigeant socialiste

[10Fondée en 1926 dans le milieu de l’émigration kabyle par le communiste Hadj Ali Abd el-Kader, l’ENA se place d’abord sur des positions de solidarité de classe et de laïcité. Avec l’arrivée de Messali Hadj, alors communiste lui aussi, l’ENA évolue vers des positions anticolonialistes et indépendantistes maghrébines, qui amèneront sa prise de distance avec le P.C.F. Dissoute par le pouvoir en 1929, l’ENA, reconstituée en 1933, continue à agir et soutient le Front populaire

[11En 1914-1918, des dizaines de milliers d’Indochinois avaient été envoyés sur le front et dans les usines de l’arrière : nombre d’entre eux y avaient découvert le communisme. Née de la Ligue de défense de la race nègre, l’Union des Travailleurs nègres, d’abord proche du P.C.F, s’était ensuite rapprochée de l’Étoile nord-africaine.

[12Ceux de l’ENA] et leurs banderoles. Comité du Rassemblement indochinois en France. L’Union des travailleurs nègres. [voir plus haut] ". Ce groupe précède le premier groupe syndical, celui des travailleurs des produits chimiques.
À noter un appel de la Ligue antiimpérialiste, dénonçant "les tentatives des ligues fascistes d’utiliser les travailleurs coloniaux comme mercenaires pour leurs fins de guerre civile contre les ouvriers français" [Les troupes de choc de l’extrême droite recrutent aussi dans le "lumpenprolétariat", y compris émigré]. Elle "invite les travailleurs groupés dans le Front populaire à honorer dignement la mémoire de leur frère nord-africain assassiné."
Le lendemain 30 novembre, le journal titre sur trois colonnes : " 200.000 travailleurs parisiens et nord-africains escortent Tahar Acherchour tué par un patron croix de feu ", et en sous-titre : " Devant le wagon qui contenait la dépouille mortelle de l’ouvrier arabe assassiné, Racamond, Raynaud et Poulmarch, au nom des syndicats ouvriers, nos camarades Monmousseau et Marcel Cachin, au nom de notre parti, adressent à la victime le dernier adieu du Peuple de Paris. Une délégation ouvrière accompagne le corps vers sa terre natale. " Une photo montre la foule des travailleurs nord-africains derrière deux drapeaux frappés de l’étoile et du croissant[[les drapeaux de l’Étoile nord-africaine

[13Directeur de l’Humanité. Son action anticolonialiste lui a valu la prison lors de la guerre menée par l’armée française contre les insurgés marocains du Rif en 1923

[14La confusion, sans doute involontaire, entre Arabe et Kabyle, ne pouvait que choquer dans les rangs de l’ENA, partagée depuis le déclenchement de la guerre d’Espagne entre Messalistes partisans du soutien à l’Espagne républicaine, et Kabyles (Berbères) qui reprochent aux républicains espagnols leur refus de reconnaître l’autonomie des Berbères du Maroc espagnol

[15Ex-dirigeant communiste, passé au fascisme et fondateur du P.P.F

[16Le journal renvoie donc l’omniprésence du Parti communiste dans ces obsèques officiellement syndicales, au défaussement des autres partenaires du Front populaire

[17Le code de l’indigénat faisait des indigènes des "sujets français" de seconde zone, ne jouissant pratiquement pas des droits du citoyen. Dès sa naissance, l’ENA a lutté prioritairement pour cette suppression. La position syndicale est très importante au moment où le gouvernement du Front populaire n’accouchera, après bien des tergiversations, que du projet Blum-Violette, accordant la pleine citoyenneté à... 21.000 musulmans algériens

[18Ce sont les principales revendications sociales de l’E.N.A

[19Dirigeant de la C.G.T et membre du bureau politique du P.C

[20[On le voit, la question de la libération nationale apparaît indissociable de celle de la victoire du communisme, tant en France que dans le Maghreb

[21Sidi Aïch est une petite ville à proximité de Bejaia, ex Bougie

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