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"Lou Travailladou", journal communiste clandestin varois

jeudi 23 janvier 2020, par René Merle

Résistance communiste au pétainisme


Lou travailladou, journal communiste clandestin varois, mars 1942

DOCUMENT. Le Parti communiste est interdit depuis octobre 1939. Au début de l’année 1942, quelques communistes de la côte varoise, jeunes pour la plupart, qui avaient échappé aux arrestations massives des années précédentes (celles opérées par le gouvernement de la IIIe République, d’octobre 1939 au printemps 1940, celles opérées par le régime de l’État français de Pétain ensuite), ou qui avaient adhéré depuis, se sont regroupés clandestinement entre Hyères et Saint-Raphaël.
Un des moteurs du groupe est l’ancien brigadiste international Alix Macario :
Alix Macario
Dans cette "Zone Sud" non occupée, que l’on n’imagine pas un parti communiste impeccablement structuré : la police politique de Pétain est plus que vigilante, les contacts sont extrêmement difficiles entre les différents groupes de militants ; le "triangle de direction" qui s’efforçait de reconstituer le P.C.F en zone Sud, a été décapité. Jean Chaintron, alias Barthel, a été condamné à mort fin 1941 par un tribunal militaire (français : il n’y a pas d’Allemands en zone Sud) pour reconstitution d’une organisation interdite, de même que le jeune Jean Mérot, responsable de la réorganisation des Jeunesses communistes, jugé et condamné à mort à Toulon par le Tribunal maritime. (Leur peine sera commuée en emprisonnement à vie). Les différents groupes locaux ont donc, par force, une grande autonomie d’initiatives et d’orientation. L’appel final à la protestation ouverte par lettres à Vichy en témoigne.
La groupe du littoral des Maures commence par publier et diffuser une modeste feuille, format A4 recto verso, frustement dactylographiée et ronéotée, LOU TRAVAILLADOU, organe du littoral du P.C.F.
La persistance de l’oralité populaire (agriculteurs, pêcheurs, ouvriers, artisans...) en langue d’Oc, comme la fierté du travail manuel, expliquent le titre emblématique en provençal : Lou Travailladou, (Le Travailleur). Nous sommes loin ici de certaines niaiseries provençalistes dont le régime de Pétain était friand. S’affirmer par un tel titre en provençal témoigne d’un enracinement géographique et sociologique (la faucille et le marteau !). Rien de chromosomique. Les enfants d’immigrés italiens dominent parmi ces jeunes communistes. Utiliser emblématiquement la langue du peuple es travailleurs, c’est honorer ce peuple. Mais il n’est pas question pour ces enfants du peuple d’utiliser une autre langue que le français dans l’argumentaire.
Je donne ici le texte complet du recto - verso du Travailladou de mars 1942 (que Gallica a mis en ligne). Il est totalement axé sur les revendications du vivre au quotidien : soutien aux manifestations spontanées de ménagères de février 1942 auprès des Maires (nommés par Vichy), appel à les multiplier, dénonciation du régime de Vichy, complice des livraisons de nourriture aux Allemands, en zone Nord occupée.
À sa lecture, un jeune ami s’étonnait : c’est donc cela la Résistance ? S’occuper seulement de mieux se nourrir ? Et la Résistance armée ? Et les maquis ? De fait, alors que supérettes et grandes surfaces sont à nos portes, un jeune de vingt ans ne peut imaginer la pénurie alimentaire et les privations de toutes sortes dans ce glacial hiver 1941-1942, et à quel degré d’exaspération en étaient arrivées les ménagères, au point d’exploser spontanément devant les étals vides... Il ne peut guère imaginer non plus ce que fut, de 1940 à 1942, ce régime pétainiste dans la France non occupée, maintenant la fiction d’une indépendance nationale dans un lourd climat de revanche politique et sociale. Il ne pouvait être question de lutte armée contre l’occupant, puisque l’occupant nazi n’arrivera que fin 42 [1]...
Et pour répondre enfin à la seconde interrogation de mon jeune ami, concernant la lutte armée, précisons que ce littoral varois, d’Hyères à Saint-Raphaël, en passant par Le Lavandou et Saint-Tropez, aujourd’hui prolongement, ou antichambre de la Côte d’Azur dans l’imaginaire national, a vu s’organiser l’O.S (organisation spéciale) communiste, dans l’été 1942, matrice des futurs Francs-Tireurs et Partisans, puis, après l’occupation allemande et italienne (fin 1942), a vu se dresser les premiers combattants armés de l’intérieur : les F.T.P.F de la Brigade des Maures. Et les initiateurs de l’O.S comme ces premiers F.T.P du printemps 1943 étaient justement les éditeurs du Travailladou...

RECTO
Premier encadré
 :
On veut affamer la population alors que des tonnes et des tonnes de produits alimentaires et de vin sont livrées aux boches pour leur permettre de continuer la guerre. - Travailleurs ne tolérez pas cela - Faites entendre partout vos protestations - Exigez à manger (il y en a) et un litre de vin par jour - Nos gosses ne doivent pas crever de faim, pour gaver les assassins de patriotes français. - Il faut réclamer sans cesse auprès des municipalités. Notre action peut et doit faire arrêter la guerre.
Second encadré.
Pour votre famille.
Le ravitaillement devient de plus en plus difficile, nous sommes de plus en plus restreints au seul profit des guerroyeurs Boches : le Marché est de plus en plus vide et tout est plus cher. Partout les ménagères ont réclamé auprès des mairies et le Préfet en balade n’a pas voulu recevoir les délégations populaires dans de nombreuses localités. Conscients de la force que nous représentons tous unis, dites aux hésitants, aux hésitantes de se joindre à nous pour former des délégations qui se rendront près des municipalités réclamant sans cesse à manger. Nous devons inlassablement (comme les flots de la mer battent le rivage) battre le parvis des mairies de nos délégations populaires jusqu’à l’obtention d’un mieux-être réel. Il faut arracher aux boches ce qu’ils nous enlèvent de la bouche avec la complicité des traîtres de VICHY, affameurs de nos enfants, pour que le ravitaillement soit équitablement réalisé, que les marchés soient achalandés, pour obtenir un litre de vin par personne et par jour, il faut faire puissamment nos voix auprès des Pouvoirs Publics. Réclamez sans cesse, réclamez toujours. Tous unis, nous pouvons et nous devons obtenir satisfaction.

Troisième encadré
Pêcheurs [2]
La Gouvernement de la Révolution Nationale pour payer l’occupant vous grève de taxes et d’impôts (même ceux arriérés de 2 ans). Les magnats de l’industrie, les trusts, les grosses firmes font des millions de bénéfices en travaillant pour HITLER et souhaitent que ça dure de tout leur cœur.
Chaque [un mot sauté, sans doute "jour", ou "soir"] ils prient pour que la Russie soviétique, la patrie des travailleurs du monde entier, soit anéantie. Leurs souhaits ne se réaliseront jamais. Le règne de la barbarie et de l’esclavage Hitlérienne [sic] ne durera pas si groupés autour du Parti communiste vous luttez pour chasser le boche et ses comparses, pour l’indépendance de la FRANCE, pour faire payer les riches.
Encadré central
OUVRIERS, PAYSANS, il n’y a plus de vin pour ceux qui peinent, mais chaque jour des milliers d’hectolitres sont accaparés par les BOCHES. EXIGEONS UN LITRE DE VIN PAR PERSONNE ET PAR JOUR.

VERSO
Premier encadré
HYÈRES.
La population est souvent oubliée. Manifestant le 27 février les ménagères obtinrent une distribution de confitures. Deux cents femmes environ allèrent trouver le Maire Mr. de Beauregard qui promit une réponse dans 8 jours. JEUDI 5 MARS les ménagères en nombre imposant se rendirent à la Mairie chercher la réponse. Ce furent les policiers qui les reçurent et essayèrent, mais en vain, de briser le mouvement en demandant les papiers d’identité. Ceci illustre bien les procédés du Gouvernement de VICHY : "Vous avez faim, je double la Police". Mais les ménagères ne se laissèrent pas intimider par de tels procédés et sont bien décidées à exiger une nourriture suffisante pour elles et pour les leurs. Voir partir les légumes de HYÈRES vers d’autres Régions françaises... oui... mais pour les Boches... jamais...
Premier encadré central
TRAVAILLEURS... NE JETEZ PAS CE JOURNAL FAITES LE CIRCULER AUTOUR DE VOUS.
Second encadré
A ST TROPEZ une manifestation de 300 (500 ?) [deux chiffres superposés] femmes environ s’est spontanément formée et s’est rendue à la mairie, réclamant à manger. Le Maire a été obligé d’accorder une ration de pâtes. FAISONS UN PARALLÈLE : le Préfet lors de sa visite a beaucoup promis et n’a rien fait obtenir alors que par votre action vous avez obtenu une ration de pâtes... la voie à suivre est toute tracée.
Second encadré central
Par leur action les ménagères hyéroises - tropéziennes - raphaéloises obtiennent satisfaction. comme elles MANIFESTEZ.
Troisième encadré
SAINT-RAPHAEL : les mères de famille ont manifesté le 12 février à plusieurs centaines réclamant à manger. Elles ont obtenu 1 Kg de p. de terre par personne. Le Préfet quoique présent s’est refusé à toute entrevue préférant festoyer avec son ami Mr BUISSON... Le 20 février une nouvelle manifestation a lieu, réclamant les pâtes reçues depuis 2 jours. Les pouvoirs publics se refusent à les distribuer disant qu’elles ne le seraient que dans 8 jours, menaçant les ménagères d’être mises à l’ombre si elles continuaient mais elles ne se laisseront pas intimider. Elles continueront leur action revendicative et il faudra bien que la municipalité s’incline devant la force et le nombre de réclamations. Le 25 février 100 Kgrs de poisson étaient camouflés à la poissonnerie, les ménagères s’étant aperçues du manège allèrent avertir le Brigadier ; celui-ci a compris qu’il fallait distribuer le poisson. ce qui fut fait.
Encadré final
Envoyez tous des lettres de protestation à Vichy, au Préfet, exigeant la libération de MEROT et BARTHEL et celle des autres patriotes qui sont emprisonnés.
Faute de place nous ne pouvons insérer tous les articles reçus du Lavandou, de Hyères, de Ste maxime, St Tropez, Cogolin, etc... Camarades, répondez à cela par des articles plus nombreux. Nous ferons un journal de 4 pages.

Notes

[1On lira ce qu’écrit de ces manifestations le professeur Jean-Marie Guillon dans " Le retour des émotions populaires : manifestations de ménagères en 1942 ", Mélanges Michel Vovelle, Université de Provence, 1997. Et sur l’ensemble de la période, on se reportera à la thèse de Jean-Marie Guillon, La Résistance dans le Var. Essai d’histoire politique, Université de Provence, 1989, à Jean-Marie Guillon, Le Var, la guerre, la Résistance, 1939-1945, Toulon, CDDP, 1994, ainsi qu’aux nombreux extraits, articles et commentaires siens présentés sur Internet.

[2Ils étaient nombreux dans les ports du littoral

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