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Après le meurtre, parole d’enseignant

mercredi 21 octobre 2020, par René Merle

Le meurtre du collègue professeur d’histoire me bouleverse en tant qu’être humain, en tant que citoyen, mais aussi en tant qu’ex enseignant.
J’ai hésité avant d’en parler à titre personnel, tant me révulsaient les dégoulinantes homélies de tous bords venues, et de tous lieux, y compris du tout proche entourage monarchique.
Mais quand même...
Voilà 24 ans que j’ai pris ma retraite, à l’âge de 60 ans.
Ma vie professionnelle durant, j’ai enseigné, en collège et en lycée, des matières dites sensibles : lettres, puis philo, et ensuite, le plus longtemps, histoire et géographie, et, comme on disait alors, instruction civique.
C’est dire qu’il fallait marcher sur des œufs pour ne pas faire passer en prosélyte, plus ou moins masqué, « sa » propre vision d’enseignant, qu’il s’agisse d’un auteur, d’un concept, d’un événement, et, partant, pour essayer de faire murir cette graine d’esprit critique et de raison qui est en chaque enseigné, même s’il n’en a pas toujours pleinement conscience.
J’ai essayé de la faire au mieux et je ne sais si j’y suis arrivé. Mais quand je considère ce qu’a été l’évolution de l’enseignement depuis que je l’ai quitté, il me semble que la tâche nous était plus aisée que celle des enseignants d’aujourd’hui. Le professeur n’était pas tenu d’être un animateur, un gentil copain, mais un maître, au meilleur ou au pire sens du mot selon les individus qui devaient endosser le mot.
Le respect qui nous était dû, et que parfois nous ne savions pas mériter, était en fait le respect dû au savoir. Et ce savoir ne procédait que de l’école, et de la famille. J’ai vécu les débuts d’Internet, les temps où seuls quelques enfants de familles privilégiées, ou motivées, avaient accès à un ordinateur. Puis le computeur s’est généralisé, et il a fallu ramer pour faire comprendre que le travail personnel exigé à la maison ne se résumait pas à faire des copiés-collés, et que la vérité ne s’inscrivait pas automatiquement sur l’écran. Il a fallu ramer pour que l’esprit critique que nous sollicitions en classe puisse aussi être appliqué par l’élève à ce qu’il pouvait trouver dans l’ordi familial.
J’ai quitté l’enseignement au moment où la possession de l’ordi personnel, puis celle du téléphone mobile et enfin celle du smartphone, allait bouleverser la donne. La connaissance n’était plus acquise par un aller-retour dans la verticalité éducative, mais dans l’horizontalité générationnelle des réseaux dits sociaux. On sait quels ravages cette horizontalité « éducative » a pu faire en matière d’initiation à la sexualité.
Mais aujourd’hui, il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que la propagation d’une idéologie mortifère a pour vecteur principal ces réseaux dits sociaux, pour peu que l’habitus socio-culturel s’y prête. Et que cette idéologie inscrit l’adolescent et le jeune homme dans un hors jeu total de la sphère éducative scolaire, et le laisse indifférent, voire hostile, à toute parole professorale.
Je comprends que l’exaspération populaire se félicite de mesures de fermeté appliquées aux prêcheurs de haine dans les lieux de culte [1], mais je doute qu’intimidations, dissolutions, expulsions, puissent venir à bout de cet insidieux empoisonnement d’une partie de la jeune génération.
Il faudra bien autre chose, et là encore, je doute que notre société désespérément éclatée, et inégalitaire, puisse générer d’elle-même les contre poisons qui doivent agir au plus profond des consciences.
C’est peut-être là une façon de dire qu’il faudra bien un jour considérer que les fondements de cette société sont à rebâtir, concrètement.

Notes

[1Prêcheurs de haine souvent directement manipulés par des états étrangers avec lesquels l’on commerce allègrement, y compris en leur vendant des armes, et dont on accepte la pénétration multiforme dans notre société, jusqu’à s’afficher sur des maillots de foot

7 Messages

  • Après le meurtre, parole d’enseignant Le 21 octobre à 11:09, par jean yves

    Ce qui est triste René, voire révoltant, mais malheureusement tellement intégré en silence, c’est que les réseaux sociaux qui nous proclament libres dans l’expression, ne sont là que pour la publicité.
    Ces réseaux sociaux nous traquent, veulent établir des liens en tous sens, avec nos "amis", juste pour nous cerner , et analyser nos besoins.
    C’est tellement facile un clic, et hop un ami de plus, qui va peut être nous injecter un venin inconnu.
    Et tout se mélange dans un cloaque que seuls les utilisateurs ne maitrisent pas, ou du moins en ont juste l’illusion.
    Des salopards de psy ont du travailler sur cette boulimie du clic, qui nous éloigne de plus en plus , les uns des autres.
    Ils ont bien travaillé.
    Quand on voit le chiffre d’affaire , la cote en bourse de ces sociétés prédatrices de notre dignité et liberté, je pense qu’on ne reviendra jamais en arrière.
    Là, aujourd’hui, je souhaite la disparition de ces réseaux sociaux.
    Je sais ce qu’il faudra perdre comme "bonnes habitudes", mais je pense que nos hygiènes sociale et mentale, en ont besoin.
    Mais je rêve, même si je me sens un peu excessif et dictateur.

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    • Après le meurtre, parole d’enseignant Le 21 octobre à 12:51, par René Merle

      Oui, Jean Yves, je ne saurais mieux dire sur cette addiction et les dealers qui la propagent, pour le plus grand profit de leurs portefeuilles publicitaires et de leurs idéologies mortifères !
      amitiés (et pas factice de Facebook & autres)
      rené

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  • Après le meurtre, parole d’enseignant Le 22 octobre à 06:49, par JEAN

    Le début des années 1980 ont vu naître en même temps la contre-révolution conservatrice nord-américaine dont l’objectif était une nouvelle division internationale du travail (à la Chine l’Industrie et aux USA la com) et la révolution islamiste iranienne positionnée comme son contraire mais qui n’était objectivement que son complément, l’histoire le prouve à présent. Au moment même où l’URSS s’enfonçait en Afghanistan. la reconstruction générale concerne donc à la fois, comme dirait Lénine sur les deux fronts, une stratégie économique (contre la loi du fric) et une stratégie culturelle (contre l’extrémisme religieux). la tâche est immense donc, à la fois désespérante vu la difficulté et enthousiasmante vu son originalité. A commencer par le langage : ne pas dire distanciation sociale pour le virus mais distanciation physique et peut-être les réseaux… asociaux ou les réseaux numériques.

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  • Après le meurtre, parole d’enseignant Le 24 octobre à 14:40, par Pollard Robert

    Oui René, "les fondements de cette société sont à rebâtir" et il est à craindre que poser encore et encore les questions que nous nous posons depuis toujours, s’inscrive dans nos "réseaux" comme un murmure, une sombre mélopée qui s’éteindra avec notre génération si le Capitalisme ne mourrait pas dans les deux ou trois années à venir. Nous sommes aux portes de la barbarie.
    Dans ce domaine nous nous sommes jusqu’ici suffisamment contenus pour ne plus envisager “des lendemains qui chantent“ : alors il est temps d’y revenir, de le proclamer à haute et intelligible voix. D’en vouloir, de supplier s’il le fallait, les jeunes générations d’être plus intelligentes que nous le fûmes, plus résolues peut-être, et quoi qu’il arrive, quoi qu’on dise, de construire un Parti dans une unité indéfectible qui aborderait les différences comme des tremplins et non comme des marques d’infamie. Nous jouons notre va-tout me semble-t-il…
    Amitiés. Robert

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    • Après le meurtre, parole d’enseignant Le 24 octobre à 15:36, par René Merle

      Oui Robert, il nous faut ce levier, et non pas un vague conglomérat circonstanciel qui prétend mettre du baume là où ça fait mal. Mais il nous faudra affronter sérieusement le rapport de la minorité, je ne dis pas agissante car l’action doit être le plus large possible, mais la minorité consciente et la masse anesthésiée.

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  • ordinateur, et autres écrans Le 28 octobre à 10:45, par luc nemeth

    il y a maintenant près de trente ans, en conclusion d’un entretien, Sciascia s’était livré à une prophétie qui hélas n’a rien perdu de son actualité (je traduis ce qui figure en p. 62 de son livre co-écrit avec Davide Lajolo, ’Conversazione in una stanza chiusa’) :

    Ma peur est plus celle de la masse devant les téléviseurs que de la masse sous un dictateur. Les tyrannies font que beaucoup d’individus les font tomber, mais les téléviseurs non./.

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    • ordinateur, et autres écrans Le 28 octobre à 13:17, par René Merle

      Prophétique en effet ! Les masses populaires chères aux vieux révolutionnaires sont devenues des masses hypnotisées, qui n’ont même plus conscience de "faire masse".
      Merci pour ce rappel de notre cher Sciascia.
      RM

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