La Seyne sur Mer

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La France s’ennuie ?

jeudi 15 avril 2021, par René Merle

Cf. : Révolte ou Révolution ?

Le Monde du 15 mars 1968 publiait cet article de son éminent éditorialiste Pierre Viansson-Ponté, article tout à fait à côté de la plaque par rapport à ce qui allait advenir, et en même temps prémonitoire de la double face du Mai à venir : Mai ouvrier, trop souvent occulté, et Mai étudiant, sans cesse exalté depuis [1]
L’historien de demain nous dira ce qu’il en fut des constats et des prédictions des éditorialistes d’aujourd’hui… Le prix de la lucidité à qui sut voir le feu qui couvait sous la cendre en ce printemps maussade et anxiogène d’avril 2021 ?...

« Quand la France s’ennuie…
Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde, la guerre du Vietnam les émeut, certes, mais elle ne les touche pas vraiment. Invités à réunir “un milliard pour le Vietnam”, 20 francs par tête, 33 francs par adulte, ils sont, après plus d’un an de collectes, bien loin du compte. D’ailleurs, à l’exception de quelques engagés d’un côté ou de l’autre, tous, du premier d’entre eux au dernier, voient cette guerre avec les mêmes yeux, ou à peu près. Le conflit du Moyen-Orient a provoqué une petite fièvre au début de l’été dernier : la chevauchée héroïque remuait des réactions viscérales, des sentiments et des opinions ; en six jours, l’accès était terminé.
Les guérillas d’Amérique latine et l’effervescence cubaine ont été, un temps, à la mode ; elles ne sont plus guère qu’un sujet de travaux pratiques pour sociologues de gauche et l’objet de motions pour intellectuels. Cinq cent mille morts peut-être en Indonésie, cinquante mille tués au Biafra, un coup d’Etat en Grèce, les expulsions du Kenya, l’apartheid sud-africain, les tensions en Inde : ce n’est guère que la monnaie quotidienne de l’information. La crise des partis communistes et la révolution culturelle chinoise semblent équilibrer le malaise noir aux Etats-Unis et les difficultés anglaises.
De toute façon, ce sont leurs affaires, pas les nôtres. Rien de tout cela ne nous atteint directement : d’ailleurs la télévision nous répète au moins trois fois chaque soir que la France est en paix pour la première fois depuis bientôt trente ans et qu’elle n’est ni impliquée ni concernée nulle part dans le monde.
La jeunesse s’ennuie. Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique, en Algérie, au Japon, en Amérique, en Egypte, en Allemagne, en Pologne même. Ils ont l’impression qu’ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l’absurde à opposer à l’absurdité, les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l’homme.
Quant aux jeunes ouvriers, ils cherchent du travail et n’en trouvent pas. Les empoignades, les homélies et les apostrophes des hommes politiques de tout bord paraissent à tous ces jeunes, au mieux plutôt comiques, au pire tout à fait inutiles, presque toujours incompréhensibles. Heureusement, la télévision est là pour détourner l’attention vers les vrais problèmes : l’état du compte en banque de Killy, l’encombrement des autoroutes, le tiercé, qui continue d’avoir le dimanche soir priorité sur toutes les antennes de France.
Le général de Gaulle s’ennuie. Il s’était bien juré de ne plus inaugurer les chrysanthèmes et il continue d’aller, officiel et bonhomme, du Salon de l’agriculture à la Foire de Lyon. Que faire d’autre ? Il s’efforce parfois, sans grand succès, de dramatiser la vie quotidienne en s’exagérant à haute voix les dangers extérieurs et les périls intérieurs. A voix basse, il soupire de découragement devant « la vachardise » de ses compatriotes, qui, pourtant, s’en sont remis à lui une fois pour toutes. Ce qui fait d’ailleurs que la télévision ne manque pas une occasion de rappeler que le gouvernement est stable pour la première fois depuis un siècle.
Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victimes de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le cœur à manifester et à s’agiter. Et ils ennuient tout le monde. La télévision, qui est faite pour distraire, ne parle pas assez d’eux. Aussi le calme règne-t-il.
La réplique, bien sûr, est facile : c’est peut-être cela qu’on appelle, pour un peuple, le bonheur. Devrait-on regretter les guerres, les crises, les grèves ? Seuls ceux qui ne rêvent que plaies et bosses, bouleversements et désordres, se plaignent de la paix, de la stabilité, du calme social.
L’argument est fort. Aux pires moments des drames d’Indochine et d’Algérie, à l’époque des gouvernements à secousses qui défilaient comme les images du kaléidoscope, au temps où la classe ouvrière devait arracher la moindre concession par la menace et la force, il n’y avait pas lieu d’être particulièrement fier de la France. Mais n’y a-t-il vraiment pas d’autre choix qu’entre l’apathie et l’incohérence, entre l’immobilité et la tempête ? Et puis, de toute façon, les bons sentiments ne dissipent pas l’ennui, ils contribueraient plutôt à l’accroître.
Cet état de mélancolie devrait normalement servir l’opposition. Les Français ont souvent montré qu’ils aimaient le changement pour le changement, quoi qu’il puisse leur en coûter. Un pouvoir de gauche serait-il plus gai que l’actuel régime ? La tentation sera sans doute de plus en plus grande, au fil des années, d’essayer, simplement pour voir, comme au poker. L’agitation passée, on risque de retrouver la même atmosphère pesante, stérilisante aussi.
On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n’est pas d’administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d’exprimer en lois et décrets l’évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans, même s’il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes.
Dans une petite France presque réduite à l’Hexagone, qui n’est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux, l’ardeur et l’imagination sont aussi nécessaires que le bien-être et l’expansion. Ce n’est certes pas facile. L’impératif vaut d’ailleurs pour l’opposition autant que pour le pouvoir. S’il n’est pas satisfait, l’anesthésie risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s’est vu, un pays peut aussi périr d’ennui.
Pierre Viansson-Ponté »

Notes

[1Cf. ce billet publié en 2008, lors du quarantième anniversaire : Article publié sur le site La Sociale
jeudi 8 mai 2008.

"Dans la sauce médiatique dominante dont nous sommes abreuvés jusqu’à satiété, les aspects politiques et sociaux de Mai 68, et de ses conséquences, sont quasiment occultés au profit de l’aspect sociétal.

D’où l’absolution implicite donnée à ceux des anciens combattants qui paradent dans l’Establishment néo-libéral : n’assument-ils pas à leur façon les valeurs sociétales de Mai ?

Et, si l’on pousse jusqu’à la caricature, de réjouissantes analyses font, au plan personnel, du Président imprécateur anti soixante-huitard un héritier des briseurs de tabous d’alors.

Par les temps qui courent, cette double occultation (aspect politique, aspect social) n’a évidemment rien d’innocent dans un pays où social et politique sont indissolublement depuis longtemps liés dans l’aspiration à la République démocratique et sociale. (Pour autant, la dénoncer ne signifie en rien nier l’importance majeure de mai 68 au plan sociétal).

Au plan social, le bouillonnement gréviste des premiers mois de 68, les dix millions de grévistes de Mai, si tant est qu’on les évoque, sont ainsi rangés du côté de la vieille bureaucratie syndicale et politique dépassée par l’Événement, et, plus largement, du côté de cette France grise et moutonnière, figée dans des conduites sociétales héritées du XIXe siècle. Impasse est ainsi faite sur la réalité des rapports et des conflits de classes, pour employer un mot banni du vocabulaire post-moderne...

Au plan politique, le pouvoir menacé par l’embrasement de mai est ramené à la solitude altière d’un vieil homme dont la gloire passée ne compensait plus l’inaptitude à comprendre les temps nouveaux. L’impasse ainsi faite sur le rapport des forces politiques et la nature du pouvoir conforte, a posteriori, le sentiment que ce pouvoir était à prendre, sans presque coup férir. La puissance des manifestations pacifiques aurait suffi. Sans coup férir ? Faut-il rappeler qu’en français d’antan « férir » signifier « frapper », et frapper fortement ? Faut-il rappeler que la France de 68 sortait à peine de « l’affaire algérienne », huit années de violence terrible dont la Ve République était née en Mai 58. On ne peut qu’être interpellé, dans notre France aussi friande de commémorations, par la distorsion entre le battage actuel autour de Mai 68 et l’absence significative du rappel de Mai 58. Car, comme le rappelait récemment l’historien Alain Ruscio, il s’est quand même passé des choses en Mai 58 : (cf. http://www.europe-solidaire.org/spi...). Les tenants de la Ve République battront peut-être tambour commémoratif, cet automne, pour l’anniversaire de la Constitution (sept.oct 58), mais pour l’heure, se gardent bien d’évoquer le coup d’État militaire algérois de Mai 1958 qui propulsa au pouvoir le Général.

Dans une situation de crise liée directement à ce qu’on appelait pudiquement les événements d’Algérie, la Cinquième République est née à la fois de l’intervention directe de l’armée de métier et des ralliements « réalistes » de la majorité de la classe politique. Mais quel De Gaulle accédait au pouvoir ?

Pendant la guerre de 1939-45, le Général n’avait pu que constater la trahison de la classe dirigeante, alors que les forces vives de la Résistance se recrutaient dans le peuple. De ce fait, en dépit de ses opinions conservatrices, il avait en 1944 avalisé, tant par patriotisme que par réalisme, le programme du Conseil National de la Résistance, programme de démocratie politique et de justice sociale auquel nous devons un système de protection sociale et de scolarisation que l’Europe nous envia, jusqu’aux démantèlements actuels. Quatorze ans après, la Quatrième République mise à genoux par son enlisement dans les guerres coloniales, le Général « au dessus des partis » apparut aux forces conservatrices de notre pays le meilleur garant de leur domination de classe. Il fut certes, une fois encore, l’homme de son destin, mais il fut aussi, d’une certaine façon, leur homme. Et, pour corriger le tableau idyllique très souvent dressé aujourd’hui de ces dix années gaullistes (58-68), faut-il rappeler que la guerre d’Algérie perdura jusqu’en 62, et que le préfet de police Papon réprima de façon sanglante les manifestations parisiennes de 61 et 62. Comment imaginer que dix ans après, en mai 68, ces forces conservatrices allaient aussi facilement se laisser déposséder du pouvoir ? Dans son numéro 390 (30 avril au 6 mai 2008), le très consensuel hebdomadaire « Marseille l’Hebdo » peut évoquer, sans susciter de polémiques, les dispositions prises fin Mai 68 pour arrêter et regrouper sur deux stades marseillais des centaines de « rouges ». La déferlante gaulliste qui suivit l’appel du Général du 30 mai permit au pouvoir de demeurer dans la légalité. On peut certes réécrire l’histoire, stigmatiser la prudence de la C.G.T, l’attitude timorée des dirigeants communistes, l’opportunisme arriviste d’un Mitterand à Charléty, pour monter comment la Révolution a été trahie. Mais du côté populaire, qui voulait véritablement en découdre ?

L’immense fête qu’ont été les occupations d’usines, les cortèges, la solidarité fraternelle, les discussions de rue, n’avaient pas pour finalité un affrontement violent. « CRS / SS » ? Le slogan estudiantin, pas plus que l’usage ludique du mot « Révolution », ne correspondaient vraiment à l’expérience vécue de beaucoup. Comment négliger le fait que, parmi les salariés, plusieurs millions d’hommes avaient, de 1954 à 1962, porté l’uniforme en Algérie et savaient ce que la guerre civile veut dire. Comment négliger le fait qu’en 1968 bien des Résistants de 1943-44 étaient des quadragénaires actifs (tout jeunes Georges Séguy et Henry Krazucki, par exemple, avaient connu les camps de déportation nazis).

C’est sur un autre plan que se jouait la partie, dans le nœud du social et du politique constamment présent dans notre histoire nationale. C’est justement cette absence de perspective politique concrète, en distorsion avec la force immense du mouvement, qui explique l’échec. Revenir sur cette période révolue ne saurait donc laisser indifférents les démocrates d’aujourd’hui, à un moment où se consomme la désaffection populaire à l’égard du politique, et l’écartèlement entre le bouillonnement de la protestation sociale et le bipartisme institutionnel du néo-libéralisme.

René Merle "

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